Culture

Tunisie : la promesse des fleurs

Mis à jour le 2 février 2012 à 17:00

A Paris, l’Institut du monde arabe ouvre ses portes aux artistes tunisiens, un an après le début du Printemps arabe. Intitulée « Dégagements », l’exposition reste très liée à l’actualité politique et sociale du pays.

Un an, c’est peu. En particulier à l’échelle de l’histoire de l’art. Mais pour les Tunisiens, cette année 2011 qui vient de s’achever restera vive dans toutes les mémoires. Aussi fallait-il un certain courage pour organiser, à chaud, une exposition intitulée « Dégagements… La Tunisie un an après » (Institut du monde arabe (IMA), Paris, jusqu’au 1er avril 2012). Michket Krifa, commissaire en arts visuels pour l’Afrique et le Moyen-Orient, et Géraldine Bloch, chargée de collections et d’expositions à l’IMA, ont relevé le défi – avec tous les risques qu’il comportait. Elles ont choisi une vingtaine d’artistes qui, dans une scénographie épurée, présentent une ou plusieurs oeuvres exprimant « leurs interrogations, leurs implications, leurs interprétations » sur ce moment historique qui vit le pouvoir autocratique de Zine el-Abidine Ben Ali s’effondrer en quelques semaines. « Il y avait un large choix d’oeuvres, explique Michket Krifa, elle-même d’origine tunisienne. Pour nous, il s’agissait de ne pas être dans la redondance et de pouvoir présenter un large panorama où chaque artiste rendrait compte d’un des nombreux questionnements qui ont jalonné cette année. »

Avec sa série Postcards from Tunisia, le photographe Wassim Ghozlani (26 ans) s’interroge ainsi sur l’imagerie d’Épinal qui colle au pays et propose une vision plus proche du réel, comme si la liberté retrouvée offrait à la Tunisie la possibilité de n’être pas seulement une destination touristique.

Avec ses morceaux de bois tordus, contraints par des anneaux de fer mais tout de même bourgeonnants, Aïcha Filali (56 ans) décrit la situation présente avec plus de subtilité que ne le permettra jamais l’expression fort journalistique « à la croisée des chemins ». Quant au travail de Halim Karabibene (50 ans) autour d’un possible « Musée national d’art moderne et contemporain de Tunis », il évoque avec humour l’avenir des arts plastiques dans le pays, symbolisé par une cocotte-minute.

Bouillonnement de culture

Une image culinaire que Michket Krifa reprend volontiers à son compte : « Si la révolution a eu lieu, c’est que la société était déjà prête. Cela fait quatre ou cinq ans que le monde de l’art a commencé à "cocotter", et l’on assiste aujourd’hui à un bouillonnement culturel jamais vu. Ça mijote, ça mijote ! »

L’une des plus anciennes – et des plus belles – oeuvres sélectionnées date de 2005 et rappelle que les artistes étaient déjà à la pointe de la contestation. Signé Wissem el-Abed (35 ans), Cap pas bon n’est autre qu’un bateau de fer-blanc réalisé avec une boîte de harissa Phare du cap Bon engluée dans un bloc de résine massif. Difficile de mieux exprimer l’immobilisme d’un pays soumis des années durant aux caprices d’une famille…

Plus frontale, Meriem Bouderbala (52 ans) présentait, dès 2010, une série – intitulée The Awakened – de silhouettes humaines emmaillotées de fil à coudre rouge sang…

Peut-être un peu précipitée pour coller avec la date anniversaire du départ de Ben Ali, le 14 janvier dernier, l’exposition pèche parfois par excès de littéralité. Certains artistes n’ont pas pu, ou pas voulu, se dégager des événements de 2011. Ainsi le Libanais Ali Cherri (36 ans) présente un Immolation Kit faisant directement référence au suicide de Mohamed Bouazizi, à l’origine, comme chacun sait désormais, du Printemps arabe. De la même façon, les oeuvres de la dessinatrice Nadia Khiari (Willis from Tunis) ou du graffeur Sk-one (Tounsi Motha Fucka) restent au niveau du simple commentaire de l’actualité. Mais sans doute était-ce inévitable : après tout, le combat des Tunisiens pour construire leur démocratie continue. « J’ai vécu cette révolution comme tous mes compatriotes, confie Michket Krifa. La seule arme valable dont je dispose, c’est le soutien aux artistes ! » Et de poursuivre : « Il reste beaucoup de chemin à faire. Le Tunisien lambda ne lâche rien et se bat pour ses droits. C’est lui qui donne la foi face à des mouvements qui sont terrifiants et dans lesquels ma génération ne se reconnaît pas. »

Premier round

Cette idée d’un combat qui n’en est qu’au premier round est notamment illustrée par Punching-Ball, une oeuvre quasi martiale de Faten Gaddes (38 ans). « Je suis chrétienne, je suis musulmane, je suis juive, […] je suis brésilienne, je suis taoïste, je suis européenne, je suis africaine, je suis tunisienne, je suis une femme qui respire, qui pète et qui chie », écrit la jeune femme sur des punching-balls à son effigie disposés sur un ring. « Pendant les manifestations, raconte-t-elle, j’ai discuté de laïcité avec un jeune qui m’a dit : vous n’êtes pas musulmane ! Vous n’êtes pas tunisienne ! Je me suis sentie agressée moralement, et ma prise de conscience a été violente. Si je me mets ainsi en scène, c’est parce que j’ai reçu un coup. Mes ancêtres vivaient avec des gens différents et cela ne leur posait pas de problèmes… Je veux tirer la sonnette d’alarme pour dire basta ! Ça suffit ! »

Exposition d’art ? État des lieux socioéconomique ? Manifeste politique, comme le suggère, d’une certaine manière, le papier froissé de l’affiche ? « Dégagements » est un peu tout cela à la fois. Comme l’écrit Michket Krifa : « L’exposition se fait l’écho des réflexions et des expressions diverses que les artistes ont explorées dans l’espace qui se situe entre l’acte révolutionnaire ou citoyen et celui dans lequel la création artistique retrouve sa place. » On ne saurait décemment reprocher aux artistes tunisiens d’être, aussi, des citoyens engagés… Mais difficile de ne pas remarquer qu’une des oeuvres les plus puissantes présentée à l’IMA porte la signature du Malien Abdoulaye Konaté (59 ans). Au bas d’une grande tenture encadrée de rouge, des fruits. Au milieu, le drapeau tunisien. Tout autour, beaucoup de blanc, comme une page sur laquelle il resterait beaucoup, beaucoup de choses à écrire. Et un titre : Fruits de Tunisie (Bouazizi). Le pays, il est vrai, attend encore que se réalise la promesse des fleurs.