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Cet article est issu du dossier «Groupes miniers : l'émergence des cadres africains»

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Tunisie : Gafsa, éternelle poudrière

Pour les habitants de Gafsa, la révolution n'a rien changé. © Reuters

Un an après la révolution, le bassin minier de Gafsa reste une région déshéritée. Les mouvements sociaux, qui ont fait chuter la production de phosphate, n'ont pas apporté de réelles améliorations, et la situation est tendue.

Quand le bassin minier de Gafsa, au sud du pays, s’insurge, c’est toute la Tunisie qui vacille. Les politologues Vincent Geisser et Larbi Chouikha ont ainsi considéré que le soulèvement de la région en 2008 était un « mouvement social emblématique de la crise du "système Ben Ali" ». Mais depuis, les espoirs d’embauche et de développement, qui avaient flambé comme le cours mondial du phosphate, se sont évanouis. Et la révolution ne les a pas davantage concrétisés. La région, avec 40 % de chômeurs, reste l’une des plus sinistrées du pays. En novembre dernier, la proclamation des résultats opaques du concours de recrutement à la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) est venue aggraver les tensions sociales jusqu’à paralyser le bassin minier.

Cette situation chaotique, émaillée de grèves, sit-in et débrayages ayant entraîné l’arrêt de la production, a fait chuter l’an dernier les bénéfices de la CPG à environ 100 millions d’euros, contre 427 millions en 2010. Les stocks ont permis de faire face à certaines commandes, mais les donneurs d’ordre se sont ensuite tournés vers le Maroc. « En 2011, la compagnie aurait pu dépasser les 500 millions d’euros », affirme Kaïs Daly, son PDG.

Depuis 1896, la CPG exploite le phosphate, principale ressource minière du pays (cinquième producteur mondial, avec 8 millions de tonnes en 2009). Installé à l’entrée de Gafsa, son siège domine la ville, comme le symbole de son hégémonie. Mère nourricière de toute la région, la CPG a longtemps été un État dans l’État. Elle gérait les lignes de chemin de fer, assurait la distribution de l’eau, du gaz et de l’électricité, prenait en charge les soins, l’éducation des enfants, et organisait même les loisirs. Avec l’effondrement des cours dans les années 1990 et sa fusion avec le Groupe chimique tunisien (GCT, qui valorise le phosphate qu’elle extrait), l’entreprise a dû réduire la voilure et passer en quelques années de 15 000 à 5 000 emplois. « Depuis cent quinze ans, la compagnie est comme une vache à lait qui laisse sa bouse à Gafsa et dont le lait va ailleurs, laissant ses veaux affamés », résume le journaliste Lakhdar Souid.

Pollution

Les crises successives dévoilent les dysfonctionnements du GCT et, surtout, de la CPG. Côté management, alors que le minerai provient des sites de Metlaoui, Redeyef et Oum el-Arayes et que l’engrais est produit à l’usine de M’dhilla, le groupe est géré depuis Tunis. En outre, pour répondre à la demande pressante d’emplois, la CPG a créé des sociétés chargées du transport et du nettoyage, dont la masse salariale mensuelle dépasse 250 000 euros mais dont l’action n’est guère visible.

Autre point noir : l’exploitation du phosphate consomme beaucoup d’eau. Pour produire 8 millions de tonnes, 10 millions de m3 doivent être pompés dans des nappes fossiles – et n’approvisionnent donc pas les nappes phréatiques, indispensables aux cultivateurs. En outre, les eaux de lavage, déversées dans le milieu naturel, engendrent une pollution par le fluor. Des pratiques qui provoquent la colère des agriculteurs et inquiètent les écologistes.

Il faut que les populations aient le sentiment que leurs problèmes sont enfin pris en main par Tunis.

Khalil Zouia, ministre des Affaires sociales

« Les problèmes récurrents paralysant l’activité de la CPG et du GCT s’expliquent par l’abandon par l’État de ses prérogatives et attributs dans le bassin minier », affirme Abderrazak Lejri, chef d’entreprise natif de la région. Il suggère que la « CPG se recentre sur son métier de base et son activité principale, tout en maintenant son apport logistique et financier aux projets de développement ». En visite sur place début janvier, le ministre tunisien des Affaires sociales, Khalil Zouia, s’est prononcé en faveur d’une « task force » regroupant des représentants des ministères de l’Emploi, des Affaires sociales, de la Santé, de l’Environnement ainsi que du Développement régional. « Il faut que les populations des gouvernorats de Gafsa, Sidi Bouzid et Kasserine aient le sentiment que leurs problèmes sont enfin pris en main par Tunis », a insisté Zouia.

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Frida Dahmani, à Tunis

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