Politique

Tunisie : retour sur les propos polémiques de Béji Caïd Essebsi

| Par Jeune Afrique
BCE arrivant au palais de justice lors du procès de Nabil Karoui, le 23 janvier.

BCE arrivant au palais de justice lors du procès de Nabil Karoui, le 23 janvier. © Fethi Belaid/AFP

Béji Caïd Essebsi, l’ancien Premier ministre du gouvernement provisoire tunisien, a dressé à la fin de janvier un diagnostic alarmant de la situation du pays et appellé l’opposition à s’unir pour préparer l’alternance. Non sans provoquer un sérieux tollé au sein de la majorité…

Friand de symboles, Béji Caïd Essebsi (BCE), ancien chef du gouvernement provisoire tunisien, a soigneusement choisi la date de sa première déclaration politique depuis son départ de la primature. Ce 26 janvier correspondait en effet au trente-quatrième anniversaire du Jeudi noir, quand la répression brutale d’une grève générale décrétée par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) fit 46 morts, selon une source officielle, plus de 200, selon une estimation syndicale. C’est également une date importante pour BCE, car cela faisait un mois, jour pour jour, qu’il avait transmis les clés du Palais du gouvernement à Hamadi Jebali, secrétaire général d’Ennahdha.

Un mois seulement de devoir de réserve ? « Je sais bien que c’est trop court pour évaluer le travail d’une équipe en place, nous a-t-il expliqué, d’autant qu’elle est constituée de personnalités dépourvues de toute expérience gouvernementale. En revanche, il est de mon devoir et de ma responsabilité de tirer la sonnette d’alarme face à la dégradation de la situation politique, économique et sécuritaire. » Dans son adresse à l’opinion, il dresse un diagnostic sévère et propose une sortie de crise. Il qualifie les pratiques des institutions de floues, marquées par un grave mélange des genres, et reproche à l’Assemblée nationale constituante (ANC) et au gouvernement « qui en est issu » d’avoir transgressé la feuille de route établie par le décret-loi 1086, du 3 août 2011, en entretenant l’incertitude sur la durée de leur mandat et sur leurs objectifs : « L’ANC, écrit-il, a été élue pour élaborer une Constitution et préparer les élections des institutions permanentes du pouvoir, et ce dans un délai de un an à partir de la date de son élection. Or nous avons constaté la perte d’un temps énorme dans la mise en place d’un règlement des pouvoirs publics provisoires. »

Crise de confiance

L’auteur déplore également ce qu’il qualifie de mélange des genres : « Son règlement intérieur s’apparente davantage à celui d’une Chambre des députés qu’à celui d’une Constituante. » Si l’action du gouvernement n’est pas évaluée, BCE pointe en revanche sa composition, regrettant une « répartition des portefeuilles entre les partis au pouvoir inadaptée à la nature de l’étape transitoire constituante ». Il estime qu’il s’agit d’un « retour sur les engagements antérieurs qui donne l’impression que l’ANC et le gouvernement oeuvrent à la prolongation de la phase transitoire ».

Le règlement intérieur de l’Assemblée s’apparente davantage à celui d’une Chambre des députés qu’à celui d’une Constituante.

Béji Caïd Essebsi, ancien Premier ministre tunisien

Pour mettre fin à cette crise de confiance, il juge nécessaire de « rectifier le parcours ». Selon lui, « l’ANC doit fixer officiellement et clairement la durée de sa mission ainsi que celle du gouvernement » et s’en tenir à la feuille de route, « comme ce fut le cas lors de la première phase transitoire [celle où il était aux affaires, NDLR], ce qui avait permis de rétablir la confiance entre les différents acteurs politiques, économiques et sociaux, de tenir des élections démocratiques, d’impulser l’économie nationale et de rassurer les investisseurs étrangers ».

Seconde condition à remplir, selon BCE, pour sortir de la crise : « Réactiver l’Instance supérieure indépendante pour les élections [Isie] en lui permettant de reprendre immédiatement son activité, à commencer par l’actualisation du fichier électoral, la préparation des prochains scrutins et la promulgation d’une nouvelle loi électorale, étant donné que l’élection d’institutions permanentes nécessite une organisation plus importante que celle d’une Constituante. » BCE appelle « toutes les forces politiques et intellectuelles nationales qui rejettent l’extrémisme et la violence à unir leurs ressources matérielles et morales autour d’une alternative renforçant l’équilibre politique et garantissant la mise en place de mécanismes d’alternance pacifique sans lesquels la démocratie ne serait pas assurée ».

La « sortie » de BCE a provoqué l’incompréhension, voire la colère des partis de la troïka au pouvoir. Sahbi Atig, chef du groupe parlementaire d’Ennahdha, s’interroge sur le timing choisi et l’alarmisme des propos, qu’il qualifie « d’inopportuns ». Pour son homologue d’Ettakatol, Mouldi Riahi, « il n’y a ni flou ni mélange des genres, et aucune menace ne plane sur les prochaines élections ». Quant à Abderraouf Ayadi, élu du Congrès pour la République (CPR, du chef de l’État, Moncef Marzouki), il relève que « le phénomène de l’extrémisme et la violence existaient déjà quand BCE dirigeait le gouvernement ».

Riposte du gouvernement

Si Hamadi Jebali s’est abstenu de tout commentaire, son ministre de l’Enseignement supérieur, Moncef Ben Salem, a riposté en s’en prenant à « l’héritage » de BCE, qui, avant de quitter le Palais du gouvernement, « a augmenté de 70 dinars [35 euros] les seuls fonctionnaires de la primature, a procédé à des nominations et promotions à tort et à travers dans la fonction publique, ce qui nous a valu une montée de la revendication salariale au sein de l’administration ».

Il n’y a ni flou ni mélange des genres, et aucune menace ne plane sur les prochaines élections.

Mouldi Riahi, chef du groupe parlementaire d’Ettakatol

Enfin, par défaut les citations sont ferrées à droite

Pour l’opposant Néjib Chebbi, l’analyse de BCE est pertinente s’agissant de la durée et des missions des institutions provisoires, mais il diverge avec lui à propos de la création d’un front commun. Une partie de la presse voit dans l’initiative de l’ex-Premier ministre « un retour de la génération Bourguiba ». BCE a cependant assuré qu’il n’avait d’autre ambition que celle de tirer la sonnette d’alarme. « Quant à la constitution d’un front politique que j’appelle de mes voeux, je ne veux pas en être le leader. Je suis trop âgé [85 ans] pour nourrir encore ce genre d’ambitions. » 

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