Politique

Ci-vi-li-sé

Mis à jour le 16 février 2012 à 15:00
François Soudan

Par François Soudan

Directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Les campagnes électorales, chacun le sait, sont propices à toutes les surenchères. Mais elles sont aussi un formidable révélateur de l’état d’une société et du poids que pèse chaque secteur de l’opinion dans les calculs de chaque candidat. Si Claude Guéant avait prononcé la même phrase en employant le mot régime (politique) à la place du mot civilisation, nul n’aurait remarqué ce quasi-truisme. Mais le but recherché par un ministre intelligent qui contrôle le moindre de ses dérapages n’aurait pas été atteint. Susciter une polémique en confortant sans le nommer le fantasme islamophobe qui habite une bonne partie des Français de souche, puis faire mine de s’en étonner, relève de la pure tactique politicienne. Si d’ailleurs, au lieu de l’envoyer chasser sur les terres de Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy avait instruit l’homme qui murmure à son oreille de braconner sur celles de François Hollande, Claude Guéant l’aurait fait avec la même assurance. Les serviteurs du pouvoir n’ont pas d’états d’âme.

Dans la France enfiévrée de ce début de 2012, nier la Shoah et bientôt le génocide arménien est passible des tribunaux. Mais n’importe qui peut à loisir contester le génocide des Tutsis du Rwanda même s’il est reconnu par l’ONU, glorifier l’oeuvre « civilisatrice » (!) de la colonisation, exalter l’Algérie française, expurger des livres scolaires les pacifications sanglantes de Madagascar et du Cameroun, dire que l’homme africain n’est pas entré dans l’Histoire, relativiser la traite négrière et considérer comme relevant d’une civilisation inférieure devant un parterre d’étudiants ébaubis des pays dont les dirigeants sont reçus à Paris avec des honneurs proportionnels à la taille de leurs fonds souverains.

En période électorale, il est vrai, seules comptent les voix et l’influence. Or le vote « africain » ou « musulman » n’existe pas en France, ou plutôt, s’il existe aux yeux de certains, c’est à titre de repoussoir, pour mieux capter les faveurs de ceux à qui l’islam et les banlieues font peur. En faut-il une preuve ? Mercredi 8 février, l’essentiel de la classe politique, Sarkozy, Guéant, Hollande en tête, se pressait au très chic pavillon d’Armenonville pour assister à ce must mondain qu’est le dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France, « place to be » incontournable pour tout candidat respectable. Quelques heures plus tôt, métro Charonne, un demi-millier de militants, mais pas un seul sous-ministre, battait le pavé glacé pour commémorer le cinquantième anniversaire du massacre des Algériens à Paris. Tout est dit.