Politique

Mexique : dans l’enfer de Narcoland

Le chef présumé du cartel de Gente Nueva après son arrestation le 4 février 2012.

Le chef présumé du cartel de Gente Nueva après son arrestation le 4 février 2012. © Edgard Garrido/Reuters

En 2006, le président mexicain Felipe Calderon avait promis d’endiguer la violence liée au trafic de drogue. Six ans plus tard, ce sont les cartels qui font la loi.

Mars 2011. Des hommes du cartel mexicain des Zetas armés jusqu’aux dents interceptent un bus en provenance de l’État de Tamaulipas (Est) en route vers la frontière américaine. Enrique Aurelio Elizondo Torres, alias El Árabe, exécute de ses mains 35 passagers qui refusent de rejoindre les rangs du gang. Quelques semaines plus tard, la police identifiera quelques-uns d’entre eux parmi les 145 cadavres découverts dans des fosses communes non loin de là. Torres ne sera arrêté que le 30 janvier dernier.

À l’occasion de la visite du pape Benoît XVI, fin mars, les cartels de la drogue ont promis d’observer une trêve. Trois jours sans violences, règlements de comptes ni assassinats : un rêve ! Dans ce pays, deux personnes sont, chaque heure qui passe, les victimes plus ou moins directes du trafic de stupéfiants.

L’existence des cartels n’est certes pas un phénomène nouveau. Mais leur influence ne cesse de grandir. En 2006, dix jours après sa prestation de serment, le président Felipe Calderón leur avait pourtant officiellement déclaré la guerre et envoyé 6 500 soldats en renfort dans son État natal du Michoacán, dans le centre du pays. Les résultats n’ont pas été à la hauteur, et sa popularité en souffre. En six ans, 47 515 personnes ont été assassinées, selon les propres chiffres du ministère de la Justice. Exécutions sommaires, enlèvements, corps carbonisés et mises en scène macabres ne surprennent plus personne. Dix-neuf journalistes ont notamment été abattus au cours des douze derniers mois.

« Partie du nord, la violence s’étend de proche en proche vers le sud : Nuevo León, Guerrero, Sinaloa, Durango, Jalisco, Tamaulipas, Coahuila… », explique Edna Jaime, directrice du think-tank México Evalúa. Certes, mais Ciudad Juárez, la plus grande ville de l’État de Chihuahua, à la frontière avec les États-Unis, reste la capitale mondiale du crime. Et la principale porte d’entrée de la drogue sur le territoire américain. Cinquante pour cent de la cocaïne consommée annuellement dans ce pays – environ 500 tonnes – y transitent. Neuf mille personnes y ont été tuées depuis trois ans, soit huit par jour. Sensiblement plus qu’à Bagdad !

L’enfer de Ciudad Juárez

« Ciudad Juárez est devenu une ville fantôme, beaucoup de gens ont fui », expliquait récemment dans le magazine espagnol Telva Judith Torrea, une blogueuse américaine qui a choisi de vivre dans cet enfer. Depuis 2008, au moins 200 000 habitants (sur 1,3 million) ont pris le chemin de l’exil. La plupart se sont installés à El Paso, de l’autre côté de la frontière.

Dans un rapport publié en novembre 2011, l’ONG Human Rights Watch déplorait que cette augmentation de la violence « ne se traduise pas par une augmentation du nombre des jugements ». De fait, une foule de « narcos » ont été arrêtés, mais très peu d’enquêtes diligentées. À Ciudad Juárez, 97 % des crimes restent impunis. Question : le gouvernement a-t-il réellement la volonté d’éradiquer le narcotrafic ?

Force est d’admettre que la police et les institutions fédérales ne sont à ce point inefficaces que parce qu’elles sont largement infiltrées par les cartels. « Même certains gouverneurs de région sont impliqués dans le narcotrafic », estime Edna Jaime. Le Mexique est en passe de devenir un narco-État. Et il ne fait guère de doute que les barons de la drogue influeront par la menace ou le chantage sur le résultat de la présidentielle du 1er juillet prochain.

De 6 à 12 cartels

Le pire est qu’une « narcoculture » est en train de voir le jour, qui fascine et séduit les jeunes générations. « Il y a une esthétique de la criminalité, incluant musique et vêtements. Les jeunes cherchent à imiter le style de vie des narcos », déplore l’universitaire Héctor E. Bezares. « Le trafic de drogue leur offre la possibilité de décrocher les emplois bien rémunérés que les autorités ne leur donnent pas », confirme Judith Torrea.

Depuis que Calderón est au pouvoir, le nombre des cartels est passé de six à douze. Ils contrôlent aujourd’hui 70 % des 2 200 villes du pays. Les deux plus importants sont celui des Zetas, déjà cité, et celui de Sinaloa, dont le chef, Joaquín « El Chapo » Gúzman Loera, dispose d’un patrimoine évalué par le magazine américain Forbes à 1 milliard de dollars (760 millions d’euros). Ils sont l’un et l’autre présents dans presque tout le pays, tandis que d’autres ont une implantation essentiellement locale : celui de Tijuana, en Basse-Californie, et celui des Caballeros Templarios, dans le Michoacán.

« Il s’agit d’énormes organisations criminelles disposant d’un pouvoir de corruption extraordinaire, qu’elles exercent de manière ultraviolente », insiste Bezares. Et les arrestations ne semblent pas les affaiblir, au contraire. Chaque clan fait en effet l’impossible pour conserver ou reconquérir le fief du chef emprisonné. Cette concurrence sauvage pour le contrôle des routes de la drogue est sanglante, mais, au bout du compte, elle ne fait qu’accroître la puissance des gangs.

Pour justifier son manque de résultats, Calderón jure que l’accroissement de la violence est la suite logique de l’offensive qu’il a déclenchée en 2006. Autant dire qu’il ne faut pas s’attendre à des résultats positifs avant très longtemps ! « Quel que soit le vainqueur de la présidentielle, une certaine continuité est souhaitable, commente Edna Jaime. On ne voit pas quelle autre politique pourrait être menée. Sauf qu’il est indispensable d’améliorer la coopération entre l’État fédéral et les gouvernements locaux. » 

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