Politique

Sénégal – Présidentielle : Sall contre Wade… l’élève battra-t-il le maître ?

Le divorce entre Macky Sall et Abdoulaye Wade se situe à la fin de l'année 2007.

Le divorce entre Macky Sall et Abdoulaye Wade se situe à la fin de l'année 2007. © AFP/Vincent Fournier pour J.A.

Le second tour de l’élection présidentielle sénégalaise, fixé au 25 mars 2012, opposera le président sortant, Abdoulaye Wade, et son ex-chef de gouvernement Macky Sall. Cette confrontation consacre la rupture entre deux anciens compagnons de route. La fatuité du premier a transformé un disciple appliqué en adversaire coriace.

De quand date leur rupture ? À quelle époque, quel jour, quelle heure Macky Sall a-t-il compris que son rêve de succéder à Abdoulaye Wade à la tête du Parti démocratique sénégalais (PDS) et de la nation se heurterait à la volonté supposée du « Vieux » de réserver cette place dorée à son fils, Karim ?

Le divorce entre les deux hommes se situe à la fin de l’année 2007, quand le premier, alors président de l’Assemblée nationale, avait invité le fils du chef de l’État à s’expliquer devant les députés sur les comptes de l’Agence nationale de l’Organisation de la conférence islamique (Anoci). Mais dans l’intimité de ce couple improbable, dont la nature relevait plus de la soumission que du partage, comme toujours avec Wade, la cassure était actée depuis longtemps. Macky, comme l’appellent les Sénégalais, s’était fait sa conviction quelques mois plus tôt.

Mars 2007 : Wade venait d’être réélu dès le premier tour de l’élection présidentielle. Interrogé par un journaliste sur son successeur potentiel à l’issue de ce mandat qui devait être le dernier, le président a répondu froidement : « Je ne vois personne autour de moi. » Sall était assis juste à côté. Désavoué en public, celui qui est alors Premier ministre et numéro deux du PDS, et qui venait de diriger une campagne électorale triomphale, n’a pas bronché. Mais « ça lui a fait mal », affirme l’un de ses amis. Certes, il y avait eu quelques indices, des marques de désaffection qui ne trompent pas, mais que l’on ne repère que rétrospectivement. Des amis l’avaient alerté, notamment durant la campagne lorsque les rivalités étaient devenues évidentes entre un Macky de plus en plus important dans le dispositif de Wade et un Karim qui commençait à prendre son envol. Mais il n’avait pas voulu les entendre. « Il faisait une confiance aveugle à Wade. Comme nous tous », constate Alioune Badara Cissé, son bras droit depuis son passage à la primature.

Le silence de Macky Sall

Cette rupture dit tout de Wade et de Sall. Le premier est un vieux monsieur qui n’a plus guère d’intérêt pour ceux qui l’entourent, ne prend pas de gants pour s’en débarrasser, et affiche même parfois un certain plaisir à les rabaisser. Wade est un homme au parcours exceptionnel, rappelle son porte-parole, Amadou Sall. « C’est le seul Africain de sa génération à ne pas avoir frayé avec le marxisme. Il fut le premier professeur d’économie mathématique en France. Il lui a fallu cinq tentatives démocratiques pour arriver au pouvoir de manière pacifique. » Personne ne lui arrive à la cheville – c’est du moins ce dont il est persuadé. Alors pourquoi diable devrait-il, avec un tel pedigree, s’abaisser devant un élève certes studieux et fidèle, mais tellement effacé ?

Devant une telle sentence présidentielle, Macky Sall aurait pu ruer dans les brancards, se lever de sa chaise et quitter la salle. Démissionner de toutes ses fonctions en attendant un appel nocturne pour venir fumer le calumet de la paix au Palais. Au lieu de cela, il s’est tu. A encaissé en silence. Il a même accepté de quitter la primature et de mener la campagne victorieuse des législatives.

Même si le président a prononcé un vibrant hommage lorsque son Premier ministre a quitté le gouvernement, il a une nouvelle fois transformé un disciple en contempteur dont il a, qui plus est, sous-évalué le poids – et donc la capacité de nuisance – politique. Il a peut-être revu son jugement après les résultats du 26 février, qui l’ont vu dominer Sall de huit points seulement (34,81 %, contre 26,58 %). Mais il s’est bien gardé d’en faire état autour de lui. D’ailleurs, en public comme en privé, « il n’en parle pas », assure un de ses proches. Il lui est bien arrivé d’esquisser l’ombre d’un regret, un soir de nostalgie. Mais pour lui, « Macky reste quantité négligeable », glisse un de ses conseillers. Des membres de son entourage parlent d’un « traître », le président non. Il l’ignore, tout simplement.

Sall s’y emploie lui aussi. De Wade, il ne parle pas plus que cela. Il a bien de la « compassion » pour ce vieil homme dont il estime qu’il n’aurait jamais dû briguer un troisième mandat. Il lui reste même un fond d’admiration. Mais aucune haine. « Au début, il avait un sentiment de revanche. Aujourd’hui, c’est passé. Il a digéré », explique un proche. Il n’empêche que l’idée de « tuer le père », en le battant dans les urnes, ne lui déplaît pas. C’est d’ailleurs avec une douce ironie qu’il lance aux quelques journalistes qu’il rencontre dans le salon de sa villa, au lendemain du premier tour : « Wade a dit qu’il était mon maître. Il ne devrait pas laisser son élève le mettre au tapis. Qu’il se retire. » Moins acide, il tient toutefois à rappeler qu’en Afrique les aînés méritent respect et égards.

L’appel de Wade

Rien, dans leur histoire commune, ne pouvait laisser penser à un tel épilogue. Le début de leur compagnonnage ressemble au Macky des années 1980 : il passe inaperçu. Étudiant en géologie, le jeune Sall, issu d’une famille modeste, est un homme discret, complexé même, se souvient un voisin de chambre. « Il n’était pas à l’aise quand il fallait parler. » Sa première rencontre avec Wade s’est passée dans le secret de l’isoloir. Nous sommes en 1983, il a 21 ans et vote pour la première fois. Le mouvement marxiste de Landing Savané, And-Jëf, auquel il appartient, a appelé au boycott. Mais il veut avant tout se débarrasser des socialistes, « si arrogants ». Il donne son bulletin au candidat libéral, dont il admire le courage.

Rebelote en 1988. L’année suivante, il vient d’obtenir son diplôme d’ingénieur quand il décide de rejoindre le PDS. « Wade avait été emprisonné. À sa sortie, il a lancé un appel que j’avais trouvé extraordinaire aux cadres sénégalais. J’y ai répondu. » À l’époque, ils ne sont pas nombreux ceux que l’on appelle « les cadres » (des diplômés et hauts fonctionnaires) à miser sur l’opposant. Il y a là Idrissa Seck, Aminata Tall, Ousmane Ngom, l’actuel ministre de l’Intérieur… Alors, quand il se présente devant la demeure de Wade, dans le quartier huppé du Point E, à Dakar, ce dernier le reçoit rapidement. Nous sommes en février 1989. « Je veux vous voir, maître, pour vous proposer mes services. » « Je suis heureux, réplique Wade, car tu es le premier à répondre à mon appel. Tu es géologue, je te pressens à la direction des mines. »

En attendant, pendant dix ans, Sall s’emploie à recruter des camarades de lutte. Wade les reçoit chaque semaine chez lui, pour un petit déjeuner studieux. Il les considère comme la relève. En 1995, alors que l’on parle d’un nouveau gouvernement d’union nationale, Wade propose à Sall un portefeuille. « Mais cela ne s’est pas fait », explique ce dernier. « Gorgui » sait qu’il peut lui faire confiance : en 1998, lorsque plusieurs responsables du parti, qui ne croient plus en la possibilité d’une alternance, le fuient, Sall reste à ses côtés.

En tant que président des cadres du PDS, il prendra une part importante à la victoire de son « mentor » à l’élection présidentielle de 2000. Cette année-là, le jeune homme effacé se fait enfin remarquer. « Ses interventions à la télévision étaient bonnes. Ça a fait tilt chez Wade », se rappelle un témoin de l’époque. Mais entre eux deux, déjà, se dresse un homme : Idrissa Seck (Idy). Celui qui fait alors office de dauphin de Wade, celui qui a dirigé sa campagne et qui deviendra son directeur de cabinet ne veut pas de Sall dans le gouvernement. A-t-il déjà perçu un possible concurrent en lui ? Déçu, Macky se console avec la direction de la Société des pétroles du Sénégal (Petrosen).

Accusations de corruptions

Un an plus tard, il parvient à faire sauter le « verrou Idy » et dirige son premier ministère : les Mines. En 2003, il prend l’Intérieur et, signe de la confiance dont il jouit, devient le porte-parole du gouvernement. Coïncidence ? En 2004, Idrissa Seck tombe en disgrâce. Sall, qui assure aux diplomates étrangers que les accusations de corruption contre l’ex-Premier ministre sont fondées, n’est pas le dernier à l’accabler. Sa fidélité convainc Wade, qui, en le nommant à la primature et en lui donnant les rênes du parti, lui offre toutes les apparences et les attributs du successeur désigné.

Pendant trois ans, « Macky » devient l’exécutant de Wade. « Quand il est arrivé, tous les grands projets de Wade étaient en stand-by, explique le juriste Babacar Gaye. C’est lui qui a fait bouger les choses. » C’est à cette époque que Karim Wade entre dans les foyers des Sénégalais. Jusque-là discret, simple conseiller du président, le voilà qui prend la tête de l’Anoci. Il squatte les écrans de télévision, et son père multiplie les félicitations publiques – « Je dirai à ta mère que tu as bien travaillé. » Macky n’en prend pas ombrage. « Tout ce que lui demandait le président, il le faisait. »

S’être débarassé de Macky, c’était une erreur. "Gorgui" la paie cash.

Jean-Pierre Pierre Bloch

En 2007, Wade prononce un discours touchant aux funérailles de la mère de Macky Sall. Il a de l’affection pour ce garçon timide qu’il a vu naître à la politique, mais cela ne va pas plus loin. Ce n’est pas un second fils. Juste un collaborateur qu’il ne connaît, au final, que très peu. « Ce n’est pas lui qui lui a payé ses études. Il n’a pas financé sa famille. Macky ne lui doit rien ! » affirme l’ancien journaliste devenu homme de communication Jean-Pierre Pierre-Bloch. Longtemps, ce Français a été un ami de Wade. Il a été de plusieurs de ses campagnes. Aujourd’hui, il soutient Sall activement. Et réfute l’idée que le second devrait toute sa carrière au premier.

Au milieu des années 2000, le fils, le vrai, donne l’impression d’avoir de hautes ambitions. Est-ce pour contrer la montée en puissance de Karim que Sall l’invite à s’expliquer devant les députés, en octobre 2007 ? Ce n’est pas lui, à vrai dire, qui a lancé la convocation. Mais en tant que président de l’Assemblée nationale, il est tenu par Wade pour responsable de cette offense. Depuis plusieurs mois, les proches du président lui assurent que Macky joue contre lui, qu’il a des prétentions. Mais Wade « s’en accommodait. Il estimait qu’il ne représentait pas un danger, assure un de ses conseillers. Par contre, en s’en prenant au fils, Macky a été trop loin. Wade s’est dit : "Si je pars, il enverra mon fils en prison." »

Fier et orgueilleux

Alors Wade appelle Sall : « Rends-moi ce que je t’ai donné. » Il veut parler de la présidence de l’Assemblée nationale. Sall refuse poliment. Personne dans son entourage ne l’en croyait capable. Le président encore moins… Le divorce est consommé. Et violent, comme souvent avec Wade. En quelques semaines, une modification de la Constitution est adoptée. Sall perd le perchoir, puis son titre de numéro deux du parti. Il se voit retirer sa garde rapprochée. Attend en vain son nouveau passeport diplomatique. Subit toutes sortes d’humiliations. Comme Seck avant lui, Sall est même inquiété par la justice – des soupçons de blanchiment d’argent vite abandonnés.

Wade, en s’acharnant sur lui, a commis une erreur d’appréciation. « Il a été surpris par sa capacité de résistance », explique Abdou Fall, l’ex-directeur de cabinet du président, qui a démissionné en janvier. Gorgui le pensait soumis. Mais Sall est fier et orgueilleux. Jean-Pierre Pierre-Bloch explique : « Wade m’a dit un jour : "Les erreurs politiques se paient cash." S’être débarrassé ainsi de Macky, c’était une erreur. Il la paie cash aujourd’hui. » Sans cette méprise, serait-il aujourd’hui en train de ferrailler pour sa réélection ?

Selon l’ancien ministre Cheikh Tidiane Gadio, Sall « est un pur produit du wadisme », il n’a rien inventé. « Ses deux modèles sont Senghor et Wade. Il a compris que pour gagner le coeur des Sénégalais il faut aller à leur rencontre », dit un de ses amis. Depuis qu’il a créé son parti, l’Alliance pour la République (APR), en décembre 2008, il a parcouru le pays de long en large. Parfois, il partait un mois sans jamais revenir à Dakar. Sa campagne électorale ? Elle a été calquée sur celle de Wade en 2007 : trois semaines à parcourir le pays, à multiplier les arrêts dans les villages, ne serait-ce que dix minutes, pour distribuer billets, tee-shirts et promesses ; trois semaines à séduire les chefs de village et les dignitaires religieux… Le mimétisme a été tel que les cortèges de Sall et de Wade se sont croisés à plusieurs reprises durant la campagne. Chaque fois, leurs supporteurs n’ont pas été loin d’en venir aux mains, mais les deux leaders, eux, se sont salués. Pas de grand sourire, mais un geste de la main cordial.

« Ils ne se détestent pas, dit un ami commun. Je n’ai jamais entendu Macky cracher sur lui. » « Il est toujours resté correct, c’est appréciable », convient-on dans le camp d’en face. À gauche de l’échiquier politique, c’est bien ce qui inquiète. Si les candidats malheureux du premier tour ont presque tous appelé à voter pour Sall au second tour, du côté des militants, s’y plier sera douloureux. « On nous demande de voter pour Macky. Mais en quoi est-il différent de Wade ? Ce sont les mêmes ! Macky a été forgé par Wade », déplore Moustapha, un militant socialiste. À ses côtés, Koura s’indigne elle aussi : « Macky a passé vingt ans avec Wade. Pourquoi ferait-il une politique différente ? Ce sont des libéraux tous les deux. » C’est d’ailleurs l’un des seuls points qui les réunit.

Choc des générations

Car pour le reste, Wade et Macky, c’est le choc des générations. Le premier est né en 1926 sous la colonisation, le second est arrivé au monde un an après l’indépendance. C’est aussi le choc des parcours : d’un côté un Wolof aux diplômes prestigieux, de l’autre un Toucouleur au cursus universitaire classique. C’est enfin le choc des personnalités : Wade, mégalo et sûr de lui ; Sall, discret et pondéré. Mais tous deux sont des libéraux, des vrais. Sall, persuadé que libéralisme et social ne sont pas antinomiques, assure vouloir définir « de nouvelles priorités plus sociales ». Il dit qu’il fera de l’éducation, de l’agriculture et de la santé ses priorités. Comme Wade, en somme…

Longtemps, Sall a été perçu par la gauche comme un agent du Vieux. Durant la campagne, la rumeur selon laquelle ils avaient concocté un plan commun n’a cessé de circuler. Le fait qu’il se défende de vouloir procéder à une chasse aux sorcières et qu’il rappelle que le bilan de Wade, dont il est en partie responsable – au moins comme exécutant, n’est pas si mauvais, à l’exception des dérives en matière de gestion des fonds publics, a contribué à la nourrir.

Sall, ajoute un cadre du Parti socialiste, a claqué la porte du PDS, mais « il a gardé de nombreux amis » au sein du parti. Lui et ses proches ne s’en sont jamais cachés. « C’est notre famille. Nous avons gardé des liens très forts. Et il est certain qu’après notre victoire beaucoup d’entre eux nous rejoindrons naturellement », explique un conseiller du candidat. Ils sont nombreux les amis de Sall à continuer à avoir l’oreille de Wade. Souleymane Ndéné Ndiaye, le Premier ministre, a partagé sa chambre d’étudiant. Pape Samba Mboup, l’un des conseillers les plus influents à la présidence, a recruté des cadres avec lui dans les années 1990, et de cette époque est née une amitié. Ousmane Masseck Ndiaye, le président du Conseil économique et social, demeure un proche de Wade et un ami d’enfance de Sall. Quant à Karim Wade, le contact, certes discret, est maintenu.

L’entre-deux-tours pourrait mettre à mal ces bonnes relations. Acculé, mis en difficulté par l’alliance anti-Wade qui semble être respectée par l’ensemble des candidats, l’entourage présidentiel n’est pas loin de penser que tous les coups sont permis. Alors que Sall s’est évertué, depuis la confirmation de sa qualification, à consolider les alliances, qui lui donnent en théorie une large avance, Wade a lancé une nouvelle offensive en direction des dignitaires religieux et des chefs de village, les « grands électeurs ». Sa presse et ses partisans s’occupent de souiller l’image de son adversaire, d’ores et déjà estampillé « pâle copie de l’original ». Ses porte-voix ne se privent pas d’accuser leur ancien camarade d’avoir joué la carte ethnique durant la campagne et d’avoir récolté les votes halpulaar (toucouleurs). Une accusation grave, que nie l’entourage de Macky. Ce dernier sait que ce n’est sûrement pas la dernière. « On s’attend à tout », glisse-t-il. Avant d’ajouter : « Wade, je le connais très bien… » 

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