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Russie : l’autre image de Vladimir Poutine

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Portrait du tsar Poutine exhibé dans une manifestaion d'opposants russes.

Portrait du tsar Poutine exhibé dans une manifestaion d'opposants russes. © Denis Sinyakov/Reuters

Virilité, courage, probité… C’est l’image que s’efforce de donner de lui-même le maître du Kremlin, réélu le 4 mars dans des conditions douteuses. À en croire le livre que publie la journaliste Masha Gessen, la réalité est très, très différente.

Vainqueur de la présidentielle du 4 mars avec 64 % des voix, le Premier ministre Vladimir Poutine reprend son fauteuil de chef de l’État, « prêté » quatre ans plus tôt à son insipide comparse, Dmitri Medvedev. Peu lui importe que la mission d’observation électorale de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) ait qualifié la campagne de « clairement biaisée » en sa faveur et qu’elle ait dénoncé de nombreuses irrégularités. Peu lui importe que les manifestations réclamant son départ se répètent au fil des semaines. Il compte présider encore six ans (voire douze, s’il brigue un autre mandat) aux destinées de la Russie.

Événement inédit, des larmes ont sillonné son visage le soir de la victoire. Des larmes sur le visage impavide (et retendu par la chirurgie esthétique) de l’ex-agent secret ? Incroyable ! « C’était à cause du vent froid », a expliqué l’homme de bronze, fidèle à sa règle : ne jamais laisser paraître la moindre émotion. Virilité, courage, probité… Voilà les vertus dont se pare l’icône Poutine devant son bon peuple de Russie. Mais que cache l’image hiératique du chef ?

L’anecdote est célèbre. En 2000, lors du Forum économique mondial de Davos, un conférencier s’interroge à propos de celui qui vient de succéder à Boris Eltsine : « Qui est M. Poutine ? » Interpellés, deux ministres russes (dont l’un a oeuvré en coulisses à sa mise sur orbite) sont incapables de répondre. Dans un livre qui vient de paraître, la journaliste Masha Gessen, qui vit à Moscou, dresse avec talent le portrait de cet ancien bureaucrate devenu tsar par hasard. Une enquête glaçante d’où émerge la figure d’un dissimulateur qui ne supporte pas la moindre opposition, haineux, rancunier et âpre au gain.

L’enfant miracle

Poutine naît en 1952 dans un Leningrad (actuel Saint-Pétersbourg) ravagé par la Seconde Guerre mondiale. Ses parents, qui ont péniblement survécu au siège et à la famine, ont déjà perdu deux fils. Vladimir passe donc pour l’enfant du miracle. A-t-il été adopté ? En 2000, une Caucasienne a prétendu l’avoir cédé à sa famille alors qu’il avait 9 ans ! Contrairement à la légende qu’il entretient, il vit dans un foyer relativement aisé. Dans un logement communautaire, certes, mais le plus spacieux de l’immeuble. Les Poutine possèdent une datcha, la télévision et le téléphone : des privilèges qui seraient dus aux activités annexes du père, sans doute indic du NKVD, la police secrète soviétique. Plus tard, lorsqu’ils gagneront une voiture au loto, les parents l’offriront à leur fils plutôt que de la revendre pour vivre dans un appartement plus grand.

L’ancien enfant gâté préfère aujourd’hui se dépeindre comme une « brute », cultivant l’image d’un caïd de quartier qui règle ses comptes à coups de poing. Son indiscipline lui vaudra d’être exclu des komsomols (organisation de la jeunesse communiste) : pendant trois ans, il sera le seul de son école à ne pas arborer le célèbre foulard rouge.

À gauche, dans la datcha d’un ami, dans les année 1980.

© Archives Besik Pipia/AFP

À 11 ans, il se met au sambo et au judo. En ces années 1960 où tout le monde rêve d’être cosmonaute, lui ne pense qu’à entrer au KGB. Les activités de son père pendant la guerre (il avait été chargé d’opérations de subversion chez l’ennemi nazi) expliqueraient son attrait pour cette institution et pour la langue allemande. Il s’inscrit à l’université, obtient de bons résultats à la surprise générale, et intègre les services.

Ni sémillant ni loquace, le jeune homme ne collectionne pas les conquêtes. On ne lui connaît qu’une histoire d’amour avant sa rencontre avec Ludmilla. Son épouse avoue ne pas avoir été éblouie de prime abord par ce prétendant très mal habillé. « Je ne suis pas la bonne personne à épouser », lui dira-t-il avant de la demander en mariage. Pas franchement glamour…

Agent du KGB

Le couple s’installe à Dresde, en Allemagne de l’Est, où Vladimir a été muté. Agent du KGB, il doit collecter des informations sur les bases américaines. Un travail de gratte-papier sans grand intérêt alors que l’Union soviétique vit ses dernières heures. Il déprime, boit de la bière et grossit. Lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, Poutine est scandalisé : assiégé dans ses bureaux par des manifestants furieux, il appelle Moscou à l’aide. Las, Moscou ne répond plus…

On le retrouve dans la Russie nouvelle, conseiller d’Anatoli Sobtchak, le maire de Saint-Pétersbourg. Il rencontre l’oligarque Boris Berezovski, qui intrigue pour trouver un successeur à un Boris Eltsine bouffi de vodka et entouré d’aigrefins. À la stupéfaction du faiseur de rois, Poutine refuse de toucher un pot-de-vin, puis d’abandonner Sobtchak en disgrâce. Serait-il intègre et fidèle ? Ces qualités supposées (et rarissimes chez les fonctionnaires russes) lui valent d’être présenté à Eltsine. Le voilà lancé en politique par des hommes qui pensent en faire leur créature. Erreur fatale…

Très vite, le terne apparatchik montre son vrai visage. Nostalgique de l’ère soviétique, il ne tolère aucune opposition, muselle les médias, décide que les gouverneurs seront nommés et non plus élus, relance la guerre de Tchétchénie avec son cortège de massacres. Tous ceux qui le critiquent ou s’intéressent de trop près à ses activités sont abattus, réduits à l’exil – comme Berezovski ou l’ex-députée Marina Salyé, qui, dans les années 1990, avait dénoncé le système de corruption instauré à Saint-Pétersbourg – ou emprisonnés – comme l’oligarque Mikhaïl Khodorkovski, qu’il dépouille de Ioukos, sa compagnie pétrolière. Soigneusement dissimulée – hormis le palais de 12 000 m2 qu’il s’est fait construire au bord de la mer Noire et qu’il a vendu -, sa fortune personnelle serait gigantesque.

Pour Masha Gessen, Poutine souffre de pléonexie, un désir irrépressible de faire main basse sur les biens des autres : « C’est ce qui explique sa double personnalité : il compense ce désir compulsif en se forgeant l’image d’un homme honnête et d’un fonctionnaire incorruptible. » Des millions de Russes ont longtemps cru à cette fable. Depuis quelques mois, ils sont de moins en moins crédules.

 

Poutine, l’homme sans visage, par Masha Gessen, éd. Fayard, 336 pages, 220 euros.

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