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Algérie – France : mémoires vives

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Mis à jour le 22 mars 2012 à 16:24

Le 18 mars 1962, Français et Algériens signaient au bord du lac Léman les accords d’Evian. Après cent trente-deux années de colonisation, dont huit d’une guerre sans pitié, ce texte était beaucoup plus qu’un cessez-le-feu entré en application le lendemain puisqu’il posait les bases de l’indépendance proclamée le 5 juillet. Un demi-siècle plus tard, les relations entre Paris et Alger restent marquées par ce douloureux passé.

Le temps peine encore à cicatriser les plaies. « La confiance n’a jamais été totale entre les deux capitales, explique un ancien ambassadeur d’Algérie à Paris. Cinquante ans après le cessez-le-feu, Algériens et Français ne parviennent pas à se débarrasser des fantômes du passé. Les premiers prennent les seconds pour des tortionnaires en puissance. Les seconds perçoivent les premiers comme d’incorrigibles fellaghas. » Entre la repentance exigée par les uns et la célébration des acquis de la colonisation invoqués par les autres, cette méfiance, assumée ou silencieuse, n’en finit pas de parasiter les relations entre les deux pays, victimes de leur histoire. Et de ce point de vue, les voyages d’État annoncés, repoussés ou écourtés sont autant de signes d’une normalisation imparfaite.

Premier fournisseur de l’Algérie

Cependant, les échanges économiques affichent une incroyable résilience. Depuis plus de deux décennies, la France est le premier fournisseur de l’Algérie avec 15,1 % de ses importations. Elle devance la Chine (11 %) et l’Italie (9,7 %). Elle est également le premier investisseur (hors hydrocarbures) dans des secteurs aussi divers que la finance, l’industrie du médicament ou l’agroalimentaire… Plus de 430 entreprises « tricolores » sont implantées, garantissant 30 000 emplois directs et près de 100 000 indirects, selon la mission économique française à Alger. C’est plus du double d’il y a quatre ans. C’est sans doute l’un des effets de la cellule de coordination bilatérale, chargée de muscler le business et copilotée par l’ancien Premier ministre français Jean-Pierre Raffarin et l’actuel ministre algérien de l’Industrie, Mohamed Benmeradi.

Depuis 1996, les échanges entre les deux pays sont passés de 3 milliards d’euros à plus de 10 milliards.

Outre le commerce et l’investissement, la coopération entre les deux pays n’a jamais été aussi florissante. La France accompagne le processus de réformes de l’État algérien : appui à la réforme de la justice ; modernisation de l’administration, de la police nationale et des services de protection civile. Des programmes existent également dans les domaines de l’agriculture, des transports, des travaux publics ou de l’aménagement du territoire. Mais pas seulement…

Si la France est supplantée par la Russie pour la fourniture d’armes, la défense est l’un des champs de coopération les plus actifs entre les deux pays. L’École de guerre de Paris et les prestigieuses écoles militaires, comme celle de Saint-Cyr, constituent autant de points de passage obligé pour les officiers supérieurs algériens aspirant à des postes de commandement. « Depuis l’indépendance, la coopération entre nos deux institutions a été permanente », confie un général-major algérien, qui salue notamment les conditions de la restitution, en 1968, de la base navale de Mers el-Kébir. « Certes, il y a eu ensuite ce qui s’apparentait à un embargo durant les années 1990, alors que nous faisions face à l’une des insurrections les plus barbares de l’Histoire, mais il convient de faire la part des choses, ajoute ce haut officier. Cette décision politique ne peut être imputée à nos homologues en uniforme. »

Concurrence mémorielle

En revanche, en matière de renseignement, l’atmosphère n’a jamais baigné dans la confiance absolue. Le tentaculaire Département recherche et sécurité (DRS, ex-sécurité militaire algérienne) a toujours eu du mal avec les « services » de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), préférant sensiblement travailler avec les « fins limiers » de la Direction de la surveillance du territoire (DST). Question de culture et d’hommes. La DST ayant depuis fusionné avec les Renseignements généraux (RG) au sein d’une seule et même structure, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), qu’en est-il aujourd’hui ? « Même si la collaboration avec d’autres services occidentaux, notamment américains et britanniques, est plus dense, celle avec la DCRI est loin d’être négligeable », confie un officier du contre-espionnage algérien. Qui précise : « Son représentant en Algérie est accrédité au même titre qu’un diplomate, et la réciprocité est valable pour le représentant du DRS à Paris. » Pas de quoi toutefois aplanir les profondes divergences diplomatiques.

Dossier du Sahara, intervention française en Libye, questions sécuritaires au Sahel, situation au Proche-Orient… Les sujets qui fâchent n’ont jamais paru aussi nombreux. Résultat : la concertation politique entre l’ex-colonie et l’ancienne métropole est réduite à sa portion congrue, et les visites officielles se raréfient. D’autant que ces désaccords, que l’on pourrait qualifier de rationnels, sont hystérisés lorsque les démons du passé ressurgissent. Aux manoeuvres de parlementaires français pour glorifier le passé colonial répondent, quasi instantanément, des tentatives d’élus algériens voulant légiférer sur la criminalisation du colonialisme. Si les diplomates tentent de désamorcer ces crises à répétition, la stérile concurrence mémorielle et les lobbys hostiles à toute normalisation sont de puissants facteurs d’inertie. Nostalgiques de l’Algérie française dans l’Hexagone, rentiers de la légitimité révolutionnaire dans l’ex-colonie empêchent toute approche pragmatique et dépassionnée.

Les désaccords sont hystérisés lorsque les démons du passé ressurgissent.

Alors que l’on célèbre les accords d’Évian, l’Algérie et la France sont toutes deux en période électorale, propice aux embardées rhétoriques. Le 9 mars, à Nice, où réside une forte communauté de pieds-noirs, le candidat Nicolas Sarkozy a déclaré à propos de la guerre d’Algérie : « Des atrocités ont été commises de part et d’autre, […] mais la France ne peut pas se repentir d’avoir conduit cette guerre. » Avant de s’adresser aux harkis, « des victimes de cette période ».

À Alger, le ministre d’État et président du Front de libération nationale (FLN) Abelaziz Belkhadem a immédiatement répliqué : « Que le président français accepte ou refuse, viendra un jour où la France s’excusera. » Quant à la grande famille révolutionnaire (une myriade de partis et d’associations), elle multiplie les surenchères et exige pêle-mêle une reconnaissance du « génocide » algérien, une repentance pour les crimes coloniaux et une indemnisation pour les victimes. Algériens et Français ne sont pas prêts à transcender leurs souvenirs, et c’est leur avenir qui en pâtit.