Politique

Syrie : le dilemme de l’intervention

Mûs par la volonté d’aider un peuple martyr ou par des arrière-pensées politiques, partisans et adversaires d’une intervention étrangère en Syrie avancent de solides arguments. Qui favorisent le maintien d’un tragique statu quo.

Mis à jour le 27 mars 2012 à 18:05

Cette Syrienne grièvement blessée a perdu son mari et deux de ses enfants. © Rodrigo Abd/SIPA

Le 10 mars, au cours d’une réunion des ministres arabes des Affaires étrangères au Caire, le très puissant Premier ministre qatari Hamad Ibn Jassem Al Thani dénonçait « un génocide systématique de la part du gouvernement syrien ». À Paris, l’opposant syrien Nofal al-Dawalibi parle, lui, de 130 000 morts, alors que le compteur communément admis en affiche 9 000. Une emphase qui en dit long sur les passions déchaînées par la question syrienne.

Ce 15 mars, un an jour pour jour après la première manifestation pacifique contre les excès du pouvoir à Deraa, la Syrie est à feu et à sang. À Homs, Idlib et Deraa, des quartiers entiers s’effondrent sous les bombardements de l’armée, avant d’être « nettoyés » par des troupes d’élite et les chabihas, leurs auxiliaires miliciens. Sous prétexte d’en extirper les bandes armées – des insurgés qui se sont fixé pour mission de protéger les civils -, les hommes du président Bachar al-Assad sont accusés de se livrer aux pires exactions. Le 12 mars, l’opposition diffuse les images de 47 femmes et enfants égorgés, poignardés, carbonisés, mutilés et violés, selon elle, par les sicaires du régime à Homs. Le régime attribue la boucherie aux « gangs terroristes », comme il l’a fait pour d’autres tueries, mais son immuable rhétorique ne convainc que ses plus fervents partisans.

« Ce qui arrive dépasse tout ce que l’on pouvait imaginer. Les images de la répression et des massacres quotidiens révoltent le monde arabe. On n’avait jamais vu ça. On ne peut plus rester les bras croisés », déclare, bouleversé, l’homme politique et intellectuel libanais Samir Frangié. Le 12 mars, une troisième proposition de résolution « humanitaire » est avortée au Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie et la Chine affichant un indéfectible soutien au président Assad. Le même jour, le Conseil national syrien (CNS), formation qui regroupe une bonne partie de l’opposition, se dit clairement favorable « à une intervention militaire internationale et arabe urgente ». Les discours pacifistes semblent n’avoir jamais atteint les oreilles du régime. Le fracas des armes pourrait-il lui faire entendre raison ?

Croisade interventionniste

La question est à présent débattue en très haut lieu. À la mi-janvier, l’émir du Qatar demande l’envoi d’une force arabe. Le 23 février, le ministre saoudien des Affaires étrangères appelle à armer les rebelles. Le 5 mars, le sénateur républicain américain John McCain exige une action massive des forces américaines en se passant, si besoin, de l’aval du Conseil de sécurité. Deux jours plus tard, le général Dempsey, chef de l’état-major américain, indique que le président Barack Obama a demandé au Pentagone d’étudier des options militaires, bien que Washington repousse l’hypothèse d’une intervention prochaine et rejette totalement celle d’une action unilatérale.

Des intellectuels de haut rang plaident aussi pour des opérations armées en Syrie, comme l’universitaire américaine Anne-Marie Slaughter, le philosophe français Bernard-Henri Lévy ou encore l’Américain Shadi Hamid, directeur de recherche au Brookings Doha Center. Leur argument : on ne peut laisser faire en Syrie ce que l’on a interdit en Libye, le massacre d’une population civile. La communauté internationale a la responsabilité morale de protéger les peuples. Il faut frapper les forces d’Assad comme on a frappé celles de Kadhafi. Tout du moins, le droit de l’opposition syrienne à la légitime défense doit être garanti par la livraison d’armes et la création de zones sanctuarisées. Le principe de l’ingérence humanitaire doit être appliqué en Syrie comme en Libye, par la force. Pour Shadi Hamid, par la voix du CNS, les Syriens eux-mêmes ont demandé l’action de l’Occident, ainsi parfaitement légitimée.

Barack Obama a demandé au Pentagone d’étudier des options militaires.

Pour la majorité des « interventionnistes », la solution serait une campagne aérienne qui engagerait une forte composante arabe dans le cadre de l’Otan et sous la direction des États-Unis. Le but tactique : constituer des corridors humanitaires le long des frontières turque, jordanienne et libanaise. Celles-ci seraient défendues par l’instauration d’une zone d’exclusion aérienne et, sur terre, par les insurgés de l’Armée syrienne libre (ASL). Les opposants y seraient en sécurité, comme l’ont été les opposants libyens dans la région sanctuarisée de Benghazi. Les organisations humanitaires comme la Croix-Rouge pourraient enfin y secourir les civils, et l’existence de ces refuges encouragerait des défections massives de soldats et d’officiers. De plus en plus affaibli, Assad serait forcé de négocier la transition.

Mais une action militaire alliée pourrait aussi avoir des objectifs moins humanistes. La Chine et la Russie accusent les Euro-Américains de nourrir des visées hégémoniques dans la région. De même, le Qatar et l’Arabie saoudite, fers de lance de l’offensive arabe contre Assad, n’agissent vraisemblablement pas au nom de la démocratie et des droits de l’homme, des notions très étrangères à ces monarchies. Comme le remarque Samir Frangié, « pour ces deux pays, le danger le plus pressant est l’Iran, et ils se sont rapprochés de la Syrie dans les années 2000 pour éloigner Damas de Téhéran ». En 2009, le roi saoudien Abdallah avait invité la Maison Blanche « à couper la tête du serpent » iranien, selon un câble diplomatique publié par WikiLeaks. Chercherait-il aujourd’hui à en écraser la queue syrienne ? À l’heure où l’islamisme politique triomphe dans le monde arabe, un axe sunnite mené par Riyad semble se dresser face à l’axe chiite Téhéran-Damas-Hezbollah. La chute d’Assad serait une victoire décisive pour l’Arabie saoudite dans cette guerre froide qui trouve en Syrie un terrain d’affrontement indirect.

Un remède pire que le mal

« La Syrie n’est pas la Libye », lançait Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères, au Conseil de sécurité, le 31 janvier. C’est le leitmotiv de ceux qui s’opposent à la perspective d’une intervention armée ou la considèrent avec d’infinies précautions. Martelant que l’Otan n’envisageait pas d’intervenir, son secrétaire général, Anders Fogh Rasmussen, expliquait le 10 février : « La Syrie est ethniquement, politiquement, religieusement bien plus compliquée que la Libye. » Le pays est aussi beaucoup plus densément peuplé et mieux défendu : la destruction de ses capacités antiaériennes exigerait des opérations d’une tout autre envergure et entraînerait des destructions et des pertes civiles très lourdes. Il n’est en outre pas envisageable que la Russie et la Chine, qui se sont senties trahies après avoir laissé voter la résolution du Conseil de sécurité sur la Libye, donnent à nouveau carte blanche pour des opérations militaires. Enfin, l’actualité libyenne ne plaide pas pour renouveler le scénario en Syrie. Opposée à l’option militaire, la présidente de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH), Souhayr Belhassen, concède : « Nous étions favorables à l’établissement de couloirs humanitaires en Libye, mais, face à la déstructuration du pays, nous sommes désormais beaucoup plus circonspects. » De son côté, le Comité international de la Croix-Rouge refuse l’amalgame militaro-humanitaire.

Burhan Ghalioun, président du Conseil national syrien (CNS), lors de la conférence des Amis de la Syrie, le 24 février à Tunis.

© Jason Reed/AP/SIPA

Autre différence, contrairement au Conseil national de transition (CNT) libyen, le CNS n’est reconnu comme représentant du peuple syrien que par la Libye, et sa légitimité est de plus en plus contestée. Le 13 mars, trois grandes figures de la coalition ont démissionné, dénonçant son inaction. Et une autre formation importante et mieux implantée sur place que le CNS, le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCD), est hostile à une intervention extérieure. Haytham Manna, son représentant à l’étranger, dénonce ainsi « des surenchères médiatiques populistes qui affaiblissent l’esprit et le message de la révolution ». Contrairement à ce qu’affirme Shadi Hamid, une opération internationale est loin de faire l’unanimité en Syrie. Et nombre de commentateurs affirment qu’elle ferait le jeu d’Assad.

Maître dans l’art d’exporter l’instabilité, le dictateur syrien a en effet prévenu, fin octobre 2011, qu’une attaque étrangère déclencherait un séisme régional. Si le Hamas a pris ses distances avec le régime, ce dernier garde au Liban un précieux allié, le Hezbollah, qui n’hésitera pas à faire diversion par un déluge de roquettes sur Israël. Dans un contexte régional très tendu – regain d’activité du PKK en Turquie, aggravation des dissensions confessionnelles en Irak, offensive israélienne à Gaza et menaces de bombardement des installations nucléaires iraniennes -, les missiles de l’Otan pourraient faire basculer le Moyen-Orient dans une guerre incontrôlable. Le risque terroriste est enfin considéré avec une grande méfiance par les gouvernements occidentaux et régionaux. Al-Qaïda a déclaré la guerre à Damas, et de nombreux djihadistes sont venus se joindre aux combattants de l’ASL. Face à ceux qui, comme l’Arabie saoudite, préconisent des livraisons d’armes sophistiquées aux insurgés, Hillary Clinton se demandait récemment : « Soutenons-nous Al-Qaïda en Syrie ? »

L’intervention n’a-t-elle pas déjà commencé ?

Une guerre secrète a peut-être déjà lieu sur le terrain. Le Qatar et l’Arabie saoudite financeraient l’achat d’armes par les insurgés. Le 15 janvier, l’agence iranienne Irib annonçait la découverte par les autorités syriennes de stocks d’armes israéliennes. Dès le 23 novembre 2011, Le Canard enchaîné croyait savoir que des services spéciaux français entraînaient des déserteurs à la guérilla urbaine en Turquie, et le Daily Star, tabloïd britannique, affirmait, le 1er janvier, que la CIA et le MI6 britannique opéraient en Syrie même. Si ces faits étaient avérés, ils ne signifieraient pas pour autant que les puissances occidentales sont prêtes à s’engager davantage. Luttant pour une difficile réélection en 2012, Barack Obama comme Nicolas Sarkozy rechignent à s’engager dans un conflit d’une tout autre envergure que la guerre libyenne, où l’on a craint un moment l’enlisement.

Kofi Annan, envoyé spécial de l'ONU, rencontre les chefs des différentes communautés religieuse.

Kofi Annan, envoyé spécial de l’ONU, rencontre les chefs des communautés religieuses de Syrie, le 11 mars à Damas.

© Muzaffar Salman/AP/SIPA

Enfin, la dispersion de l’opposition place la communauté internationale face à un autre dilemme : à qui confier le processus de transition si le régime venait à être brutalement renversé ? La nécessité d’une transition démocratique et pacifique conforte Washington et Paris dans le choix de privilégier les voies de la diplomatie et des sanctions économiques pour amener le régime syrien à négocier. Pour ostraciser un peu plus le président Assad et son clan, la FIDH milite pour une saisine de la Cour pénale internationale (CPI), une action également préconisée par Alain Juppé. Mais le dictateur paraît insensible aux injonctions internationales, comme l’ont démontré les échecs des missions de la Ligue arabe et, plus récemment, de celles de l’ONU conduites par Valerie Amos et Kofi Annan.

Les hésitations et les divergences de la communauté internationale sur le dossier syrien jouent en faveur d’Assad en lui offrant un nouveau répit. Dans son dernier rapport sur la Syrie, l’International Crisis Group (ICG) appelle à mettre fin à la « cacophonie ». Pour l’ONG, la clé du dilemme syrien se trouve à Moscou. Il s’agit de convaincre le Kremlin de changer d’approche et de forcer son allié syrien à accepter un plan de transition. Mais le temps presse, et les possibilités de négociation s’amenuisent à mesure que le tyran regagne du terrain. Une solution pacifique doit être trouvée « maintenant ou jamais », titre le rapport d’ICG, à moins de s’engager dans un conflit à l’issue très incertaine ou de se résigner à la survie du régime « démocide » d’Assad.