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Cet article est issu du dossier «Guinée : Alpha Condé à l'épreuve»

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Société

Guinée : virtuoses de la débrouillardise

| Écrit par Alimou Sow

On les croise partout et tous les jours dans la capitale guinéenne, dont ils animent les quartiers. Leur métier : cireur de chaussures. Leur rêve : devenir de grands commerçants.

Les souliers éculés et poussiéreux, les tapettes esquintées, Abdoul Bah connaît. Il en reçoit, rafistole, lave et cire des dizaines par jour depuis bientôt deux ans. Ce frêle garçon guinéen de 14 ans a quitté sa famille, ses amis d’enfance et l’école de son Kakoni natal (près de Gaoual, à 400 km de Conakry) pour tenter sa chance dans la capitale. Son rêve : « C’est d’envoyer ma mère à La Mecque un jour », sourit-il. Abdoul est cireur de chaussures.

Ils ont entre 8 et 25 ans, sont de l’ethnie peule (40 % de la population environ) et viennent essentiellement de la Moyenne-Guinée (Gaoual, Télimélé, Mamou). Comme Abdoul, ils sont des centaines de jeunes à arrêter l’école chaque année, faute de moyens, et à quitter le village pour Conakry. Un seul but en tête : faire fortune.

Petit "Laver laver"

Si la mécanique, la tôlerie, le petit commerce ou les premiers pas en tant qu’apprenti chauffeur en intéressent quelques-uns, c’est le métier de cireur de chaussures qui attire le plus grand nombre. « C’est un travail moins physique, ça demande peu d’argent et de savoir-faire pour commencer », explique Abdoul.

En effet, avec la modique somme de 50 000 francs guinéens (GNF, environ 5 euros), il est facile de se lancer. Une caisse en bois sert de tabouret et contient les outils. Brosses, cirage, torchons, fil, aiguille, repose-pied en métal… Avec cet attirail, ils sillonnent la ville de 7 heures à 18 heures, sept jours sur sept, en tambourinant sur le repose-pied pour battre le rappel des clients.

Mille francs pour laver et cirer votre paire de souliers en moins de cinq minutes, avec des gestes aussi prestes qu’appliqués. Un tarif qui leur permet de gagner entre 15 000 et 40 000 GNF par jour. De quoi envoyer du savon, un parapluie, du sucre aux parents restés au village. De quoi vivre.

« Cirass », « docteur », « laver-laver », « kon-kon », ils sont alertes, attentifs à la moindre interpellation et connaissent Conakry comme leur poche. Ils connaissent aussi par coeur les intempéries, la maladie (palu, diarrhée), la faim (parfois un seul repas par jour) et la rue. Abdoul et ses amis dorment dans le hall d’un bâtiment administratif, ils payent 1 000 GNF la nuitée au gardien. Il leur arrive parfois d’être violentés et rackettés par des voyous ou spoliés par un « tuteur », qui sert de banquier.

Tirelire

Sous un pont, à l’ombre d’un parasol ou d’un manguier, ils parlent entre eux de Super Bobo (Mamadou Aliou Bah), de Diallo Sadakaadji (Amadou Oury) ou d’Ousmane « Sans-Loi ». Tous de grands commerçants, anciens pour certains, qui ont commencé comme eux et sont des modèles à leurs yeux, des légendes vivantes.

En mettant 10 000 GNF chaque soir dans une tirelire, certains arrivent, au bout de cinq mois, à se reconvertir en marchands ambulants. L’ambition est, ensuite, d’être « tablier » ou cambiste. Après dix à quinze ans, d’autres parviennent à s’offrir une boutique, voire un magasin à Madina (le marché de Conakry). Le rêve ultime c’est de devenir, un jour, grand commerçant, d’importer des marchandises de Hong Kong ou de Dubaï, d’offrir une maison en dur et un pèlerinage à papa et maman. Très peu y parviennent. 

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