Culture

Bande dessinée : le premier fanzine égyptien, pas si « TokTok »

L’humour y est satirique, le graphisme réaliste. Le premier fanzine égyptien, TokTok Magazine, lancé à la veille de la révolution, dépeint avec fantaisie la réalité sociale et politique du pays.

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Mis à jour le 22 mars 2012 à 17:51

Tok Tok est le premier fanzine égyptien. © TOK TOK 2012

Les Égyptiens se sont familiarisés avec le toktok, ce tricycle motorisé qui sert de moyen de transport dans les quartiers populaires. Mais c’est un ovni artistique qu’ils ont découvert avec TokTok Magazine, une revue de bande dessinée qui ne s’adresse pas aux enfants, mais aux jeunes adultes. Une nouveauté, dans un pays plus habitué au Journal de Mickey qu’à Largo Winch.

Cinq dessinateurs, caricaturistes, directeurs artistiques ou encore concepteur graphique, sont à l’origine de ce trimestriel qui a vu le jour en janvier 2011. Si son style rappelle celui des écoles française et belge, célèbres pour leur réalisme et leur humour satirique, TokTok Magazine a quelque chose de proprement égyptien. Une caractéristique que l’on doit non seulement aux décors des différents récits, qui rappellent le chaos d’un centre-ville cairote au charme suranné, mais aussi à l’utilisation du dialecte égyptien. Un choix que les auteurs revendiquent. « Les gens aiment les dialectes, ça donne de la vie au dessin, une touche de réalisme local », avance Andeel, l’un des fondateurs de la publication. « Aucun Égyptien, Libanais ou Marocain ne se reconnaîtrait dans une bande dessinée réalisée en arabe classique. C’est presque comme si c’était une langue étrangère », précise-t-il.

Lectorat avisé

Pour construire leurs histoires, les dessinateurs s’inspirent largement des soubresauts de la transition politique. « Lorsque nous nous sommes attelés au deuxième numéro, sorti après la révolution, chacun de nous a voulu rapporter la manière dont il avait vécu ces dix-huit jours », se souvient Shennawy, également à l’origine du projet. « Depuis, nous suivons cette voie, on colle à la réalité sociale et politique du pays », ajoute-t-il.

C’est une très belle oeuvre d’art, qui reflète ce que vivent les Égyptiens.

Une fan du magazine

Quant à la censure, ce n’est pas vraiment une préoccupation. « Quand nous avons lancé la revue, notre objectif était de franchir les lignes jaunes qu’on nous avait imposées », explique Andeel. Shennawy reconnaît cependant qu’il existe certaines limites que les auteurs eux-mêmes ne veulent pas outrepasser, « pour ne pas choquer le lecteur, en ce qui concerne la religion ou la sexualité ». Une forme d’autocensure qui peut même servir l’artiste. « Nous jouons avec ces lignes jaunes. Par exemple, nous allons flouter une partie des insultes que nos personnages vont lancer, mais elles resteront reconnaissables. Cela crée une sorte de complicité avec le lecteur avisé », s’amuse Shennawy. Ce lecteur avisé appartient aux cercles artistiques de la capitale, qui ont accueilli avec plaisir l’arrivée de TokTok dans le paysage culturel égyptien. Lors de la soirée de lancement du premier numéro de la revue, les 500 copies, imprimées aux frais des auteurs, se sont écoulées en moins de deux heures. Aujourd’hui, le magazine est tiré à près de 2 000 exemplaires, et le no 6 est prévu pour le mois d’avril.

« TokTok est une très belle oeuvre d’art. Quand j’ai commencé à le lire, je me reconnaissais dans ce que je voyais. C’est un très bon compte rendu historique qui reflète ce que les Égyptiens sont en train de vivre, leurs rêves et leurs désillusions », explique Sarah Abdelrahman, jeune vidéo-blogueuse, fan du magazine.

Mais la revue a encore du mal à séduire le grand public. « La majorité des exemplaires est vendue au Caire. Quelques-uns sont diffusés à Alexandrie, mais presque aucun dans le reste du pays », déplore Shennawy. Il ajoute cependant que la présence de TokTok sur la Toile et les réseaux sociaux permet « d’élargir un peu le public » du périodique, qui jouit d’une certaine reconnaissance internationale. En octobre 2011, l’équipe de TokTok a ainsi remporté le deuxième prix de la catégorie « fanzine » du Festival international de la bande dessinée d’Alger. Cette année, le no 4, paru en décembre dernier, a été sélectionné au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême qui s’est déroulé fin janvier 2012, dans la catégorie « bande dessinée alternative ». Depuis la sortie du no 5, en janvier, TokTok bénéficie de subventions européennes visant à encourager l’émergence du 9e art en Égypte. Un art qui pourrait s’imposer s’il bénéficiait du soutien des investisseurs et des autorités.