Culture

Essai : le paradoxe tunisien

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Rached Ghannouchi a promis qu'il ne toucherait pas à l'article premier de la constitution.

Rached Ghannouchi a promis qu'il ne toucherait pas à l'article premier de la constitution. © Fethi Belaïd/AFP

Au moment où les islamistes occupent le terrain en Tunisie, Samy Ghorbal explique dans un essai comment son pays doit concilier modernité et tradition.

« La Tunisie n’est plus à l’abri d’une contagion salafiste« , constate, amer, Samy Ghorbal. Dans son essai, Orphelins de Bourguiba et héritiers du Prophète, l’ancien collaborateur de Jeune Afrique interroge les origines du phénomène, refusant de considérer le mouvement islamiste Ennahdha (au pouvoir depuis l’élection de l’Assemblée constituante du 23 octobre 2011) comme seul responsable du « raidissement identitaire » de la société tunisienne.

Journaliste devenu conseiller politique dans la Tunisie postrévolutionnaire pour le compte d’Ahmed Néjib Chebbi (Parti démocrate progressiste), Samy Ghorbal développe un point de vue philosophico-historique singulier selon lequel la formation islamiste ne doit pas son succès électoral à un quelconque projet politique, mais à un régime, ou plutôt à une personne… Ben Ali. « Le « changement du 7 novembre » dont il a été le promoteur est devenu synonyme de régression, dont nous récoltons aujourd’hui les fruits », affirme-t-il en déroulant sa théorie à l’aide d’exemples bien choisis. De l’édification d’une grande mosquée face au palais présidentiel de Carthage à la création de la radio islamique Zitouna par Sakhr el-Materi, le gendre du président, le lecteur perçoit au fil de la lecture comment Ben Ali a insidieusement préparé le terrain aux partis religieux. « Ennahdha me fait penser à un gros poulet aux hormones nourri à la pensée identitaire mise en place par le régime Ben Ali », s’amuse Samy Ghorbal. En surfant sur la vague du renouveau religieux en voulant « réconcilier les Tunisiens avec leur identité », Ben Ali a petit à petit écorné le « sécularisme à ancrage confessionnel » propre au système tunisien, brouillé les frontières entre politique et islam, avec une conséquence : la remise en question de la modernité instaurée par Bourguiba. S’il ne cherche pas à dissimuler l’admiration qu’il porte au père de l’indépendance tunisienne – auquel il consacre les deux tiers de son ouvrage -, Samy Ghorbal reconnaît qu’aucune des « manipulations dont Ben Ali s’est rendu coupable » n’aurait été possible sans les choix opérés par Habib Bourguiba, notamment la construction de l’article premier de la Constitution : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république. »

Aucune des manipulations de Ben Ali n’aurait été possible sans les choix opérés par Habib Bourguiba.

Pour Samy Ghorbal, cet article concilie deux pans de la société tunisienne : modernité et tradition. Un « paradoxe tunisien » qui apparaît, dans une conception trop souvent manichéenne, comme le fil rouge de Orphelins de Bourguiba et héritiers du Prophète. L’« archaïsme », un islam « rétrograde », s’oppose au « progrès », à la « civilisation », le propre, selon l’auteur, du « cortège des nations avancées ». « Ce n’est pas l’un contre l’autre, nous (les Tunisiens) sommes tous porteurs de ces deux logiques », se défend-il. « Le génie tunisien réside dans la synthèse, fragile mais extrêmement réussie, entre l’enracinement dans notre identité complexe, à dominante arabo-musulmane, et d’un autre côté la modernité, c’est-à-dire l’ouverture sur l’universel, la philosophie des droits de l’homme et la tolérance », poursuit-il.

Voir l’interview vidéo de Samy Ghorbal :

Identité

Si l’article premier sera, selon toute vraisemblance, conservé dans la nouvelle Constitution, comme l’ont promis les partis au pouvoir (promesse récemment confirmée par Ennahdha), Samy Ghorbal met en garde contre les risques de le voir amputé de sa substance, notamment si la référence à la charia comme « l’une des sources principales de la législation » venait à être introduite. Avec une conséquence, celle de « déchirer la nation tunisienne ». Peut-on, malgré tout, continuer à espérer ? « Ayons foi dans notre histoire […], dans la force de la modernité à laquelle nous aspirons », insiste Samy Ghorbal. Car il en est sûr, en marge de la Constitution, c’est bien l’identité des Tunisiens qui est aujourd’hui à réécrire.

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Voir le site internet de Samy Ghorbal

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