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Bande dessinée : Kafka en Iran

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Le héros, un petit garçon aux prises avec un cafard.

Le héros, un petit garçon aux prises avec un cafard. © Editions Ca et La/Arte Editions

Mana Neyestani raconte l’enchaînement des évènements qui l’ont conduit à l’exil dans un roman graphique subtil, « Une métamorphose iranienne ».

Drapé dans un grand manteau noir et coiffé d’un Borsalino, l’homme semble débarquer tout droit des premières années du XXe siècle. De près, son visage juvénile trahit le calme résigné de ceux qui en ont trop vu et savent aller vers l’incertain. Il s’appelle Mana Neyestani. Né à Téhéran en 1973, il est arrivé en France l’année dernière, en 2011, après quatre ans d’escale en Malaisie. Il vient de publier Une métamorphose iranienne, roman graphique qui raconte en dessins l’enchaînement des événements qui l’ont conduit à l’exil.

Accusé de racisme

L’histoire commence en 2006. Mana Neyestani travaille alors pour les pages jeunesse du magazine Iran Jomeh. Un jour, il commet l’erreur de croquer son héros, un petit garçon, aux prises avec un cafard. L’insecte utilise un mot azéri, manama, et il n’en faut pas plus – selon les autorités – pour provoquer des émeutes dans le nord de l’Iran, où ce peuple d’origine turque subit l’oppression du pouvoir central. Vite trouvés, les boucs émissaires – Neyestani et son éditeur – sont incarcérés dans la prison d’Evin, section 209, sous administration de la Vevak (le ministère des Renseignements et de la Sécurité nationale). « J’étais dessinateur et journaliste, j’étais marié, je menais une vie heureuse, et je suis devenu du jour au lendemain prisonnier et accusé de racisme, se souvient Neyestani. C’est la raison qui m’a surpris. Mon cas, en Iran, est unique ! »

Mais sans doute le petit cafard à l’origine d’une situation bientôt kafkaïenne n’était-il qu’un prétexte : diplômé en ingénierie du bâtiment de l’université de Téhéran, le jeune homme a commencé à vivre de son dessin dès le début des années 1990 et signé de nombreuses caricatures dans les journaux, notamment lors de la période de réformes initiée par Mohamed Khatami. « Mes dessins comme ceux de mes collègues ont toujours été métaphoriques, affirme-t-il. Si l’on veut échapper à la censure, il ne faut jamais rien mentionner directement. »

Refuge

S’il n’a dessiné ni Khamenei ni le moindre mollah, Neyestani va tout de même connaître la violence absurde des geôles iraniennes. « Ils avaient besoin de sacrifier quelqu’un pour calmer les Azéris. Même si je n’avais aucune intention de nuire, je me suis senti coupable. » Un comble pour un artiste fasciné par l’oeuvre de Franz Kafka, au point de publier un roman graphique intitulé Les Aventures de M. K. « J’adore les situations kafkaïennes… et j’en ai vécu une », dit-il sans sourire. Et même deux, pourrait-on ajouter. Quitter l’Iran, se retrouver dans la situation de réfugié en Malaisie avec un visa étudiant, susceptible d’être expulsé vers Téhéran, n’est pas non plus très confortable.

Une métamorphose iranienne raconte aussi l’enfer des demandes d’asile, la tyrannie des frontières et la toute-­puissance des services consulaires. « Je me suis habitué à vivre au jour le jour », affirme Neyestani, qui, grâce au soutien de Reporters sans frontières et du réseau Icorn des villes refuges pour écrivains persécutés, a fini par trouver le calme – et un éditeur – en France.

Caricaturiste

Si son père était un poète reconnu – il dit « ne rien se rappeler de clair à son sujet » puisqu’il est mort en 1982 -, Mana Neyestani revendique l’influence de son frère Touka, 52 ans, artiste installé à Toronto, au Canada, du créateur argentin de Mafalda, Quino, des dessinateurs français Claude Serre et Roland Topor, qui maniaient tous deux les hachures avec dextérité. Ne ménageant pas son crayon de caricaturiste, Mana Neyestani s’exprime sur des sites internet proches des partis d’opposition et publie régulièrement ses dessins sur Facebook. Avec le soutien continu de sa femme, qui, elle aussi, « dessine tout le temps ». 

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