Politique
Niger : l’effet Issoufou

Cet article est issu du dossier

Niger : l’effet Issoufou

Voir tout le sommaire
Archives

Niger : Zinder, ville fière et dépendante

Mis à jour le 13 avril 2012 à 13:53

Des céréales au carburant, dans la deuxième agglomération du Niger, nombreux sont les produits qui viennent du Nigeria. Lorsque ce dernier vacille, tout se complique.

Malgré le soleil de plomb, les va-et-vient sont incessants sous le drapeau frappé du cercle orange. Au-delà des quelques policiers qui tuent le temps devant un petit verre de thé touareg commence le Nigeria. C’est ce petit poste-frontière, posé sur la route principale du village de Mai Moujia, qui voit passer l’essentiel de l’approvisionnement de Zinder, la capricieuse deuxième agglomération du Niger (250 000 habitants), qui ne mange pas à sa faim.

Héritière d’une histoire précoloniale glorieuse dont témoigne encore aujourd’hui le palais du sultan du Damagaram, la cité a toujours eu la réputation d’être frondeuse. Elle fut conquise en 1899 par les Français, qui la choisirent comme capitale de la colonie du Niger en 1922, avant de se raviser et de lui préférer Niamey, dès 1926. La raison officielle invoquée fut la difficulté d’approvisionnement en eau – bien réelle encore aujourd’hui. Mais il se dit aussi que le tempérament des Zindérois, forts de leurs traditions étatiques, y fut pour beaucoup.

Les émeutes de décembre 2011 ont montré que ce tempérament était toujours vif. Commerces pillés, bâtiments détruits… Zinder s’est embrasée après la mort de deux habitants (une femme atteinte par une balle de la police et un lycéen) en marge d’une manifestation de soutien à un opposant local, Aboubacar Mahamadou. Ce dernier était accusé d’avoir préparé les manifestations hostiles à la venue du président Mahamadou Issoufou, le 28 novembre. Il a finalement été acquitté, certains responsables de la police locale ont été limogés et le calme est revenu. Mais depuis, la sécheresse s’installant, la situation sociale s’est encore dégradée.

Devant la flambée des cours du mil, qui ont dépassé 20 000 F CFA (30,50 euros) pour un sac de 100 kg, Niamey a commencé dès février ses « ventes à prix modéré » (13 000 F CFA le sac de 100 kg) grâce à des subventions. C’est-à-dire bien avant le début de la période de soudure, comprise entre la fin des stocks de céréales et les récoltes suivantes, et qui démarre généralement en mai-juin pour s’achever en septembre. Cette aide n’a cependant pas suffi à retenir les villageoises en quête de nourriture qui, déjà, ont afflué à Zinder et se regroupent aux carrefours de la cité avec leurs enfants sur le dos. Alors, dans ce coin du pays haoussa où passe une frontière qui ne sépare pas vraiment, c’est vers le Nigeria que l’on se tourne. Pour à peu près tout.

Richesse de Kano. Une fois arrivé à Mai Moujia, le point le plus accessible de la frontière, quelques minutes de voiture suffisent pour rallier la bourgade nigériane de Maiaduwa et son grand marché. Les richesses de Kano (deuxième ville nigériane après Lagos, avec 4 millions d’habitants), qui attirent les commerçants comme des aimants, sont à moins de 150 km, alors qu’il faudrait près de deux jours de route cahoteuse pour rejoindre la capitale nigérienne et son 1,3 million d’habitants.

À longueur de journée, des voitures aux amortisseurs fatigués par l’excès de marchandises traversent la frontière, pendant que les deux-roues sillonnent les ruelles du village chargés de sacs de céréales. Céréales made in Nigeria, qui, grâce à ses pluies plus généreuses, en produit plus qu’il n’en consomme.

À Zinder, les précieux sacs sont échangés contre des boeufs, des moutons et des agneaux nigériens, étonnamment vigoureux vu l’état des pâturages. On comprend qu’ils fassent la fierté de la région (où est élevé un quart du bétail du pays) et suscitent l’envie des Nigérians, qui viennent les chercher par camions entiers. « Si les échanges étaient interrompus, ce serait un coup dur pour eux, résume Abdou Issa, maire du 2e arrondissement de Zinder. Mais pour nous, ce serait une catastrophe. » Ce scénario n’est malheureusement pas improbable.

Signe du changement, à Mai Moujia, un nouveau type de commerce a fait son apparition. « Viens, je t’emmène faire un tour de moto. On va aller voir les filles légères, lance un policier hilare, pointant un faubourg poussiéreux. Les islamistes les ont chassées du Nigeria, alors elles se sont installées ici. »

À cran. À la vue d’un appareil photo, mon guide change de ton. « Si vous voulez vous en servir du côté nigérian, restez caché derrière cet arbre, recommande-t-il. C’est leur pays, et je ne sais pas comment ils peuvent réagir. » Les policiers et militaires nigérians ont en effet quelques raisons d’être à cran. Depuis décembre, leurs camarades sont régulièrement visés par des attaques de la secte islamiste Boko Haram. Fin janvier, une série d’attentats a fait près de 200 morts à Kano. Jusque-là, dans le nord du Nigeria, le terrorisme touchait surtout Maiduguri, berceau de l’organisation, situé plus à l’est, aux confins du Cameroun et du Tchad. Désormais, l’onde de choc se fait donc sentir sur le plan des échanges avec le voisin nigérien.

Pour priver Boko Haram de base arrière, Abuja a en effet fermé unilatéralement sa frontière orientale, qui permet d’alimenter la ville nigérienne de Diffa (25 000 habitants), où l’on échange plus fréquemment en naira (monnaie nigériane) qu’en franc CFA. Le commerce de denrées alimentaires s’en est trouvé perturbé au mauvais moment. « Avec l’arrivée des paysans venus du nord [de la région de Diffa, NDLR], la situation s’est brutalement dégradée en ville, indique Moustapha Kadi, membre du Collectif des organisations de défense des droits de l’homme et de la démocratie. Les prix ont explosé. »

Carburant. Dans la région de Zinder, la situation est moins grave, mais elle s’est également tendue fin 2011. Les autorités nigérianes exigent désormais des papiers d’identité en bonne et due forme pour autoriser le passage des voitures, minibus et camions. Or moins de 10 % des habitants en sont dotés, indique le gouverneur de la région, Oumarou Saïdou Issaka. « Nos commerçants nous appellent souvent lorsqu’ils sont bloqués à la frontière, confirme le capitaine Hassan Issa, responsable du poste-frontière avancé de Dan Barto. Alors nous essayons d’aller négocier avec eux, mais cela ne marche pas toujours. »

En début d’année, un groupe d’une dizaine de personnes en possession d’explosifs a été arrêté à Diffa, et le gouvernement ne cache plus l’existence de liens entre Boko Haram et Al-Qaïda au Maghreb islamique. De l’aveu même du capitaine Hassan Issa, nombreux sont ceux qui empruntent ces « voies suspectes » que ses modestes moyens ne permettent pas de contrôler. « La seule chose qui fait que le Niger est épargné par Boko Haram, assure une source diplomatique, c’est que l’organisation n’a pas décidé de frapper son territoire. Pour l’instant. »

L’inauguration, le 28 novembre dernier, de l’unique raffinerie du pays, qui distille le brut du champ d’Agadem, a pourtant ouvert des perspectives de développement à Zinder. Les habitants profitent des emplois créés, mais, comme un symbole, c’est avec du carburant frauduleusement importé du Nigeria que la plupart remplissent leurs réservoirs. À 579 F CFA (0,88 euro) le litre, prix fixé par le gouvernement de Niamey, l’essence produite localement ne résiste pas à la concurrence venue du Nigeria, où le prix à la pompe est de 140 nairas (0,66 euro).

Le rapport des forces serait tout autre si ce dernier ne subventionnait pas si fortement sa propre production. La décision d’abolir cette pratique, prise début janvier par Abuja, a brièvement permis à la raffinerie de Zinder de devenir compétitive. Mais devant la pression de la rue, l’État nigérian est revenu en arrière. Niamey n’a rien pu faire.