Culture

Judaïsme marocain : à la recherche du paradis perdu

Aïcha (g) regrette que sa fille ne parle pas la langue du pays. © Les Films d'un Jour

Dans son documentaire "Tinghir-Jérusalem : les échos du Mellah", le réalisateur franco-marocain Kamal Hachkar navigue entre sa ville natale, Tinghir, et l'État hébreu, traçant une diagonale de la nostalgie judéo-berbère.

Derrière la carte postale de la terre de tolérance – le refus de Mohammed V de livrer « ses juifs » à Vichy -, l’histoire du judaïsme marocain est riche en épisodes heureux et tragiques. Les convulsions du XXe siècle introduisent de grands bouleversements pour les juifs du Maroc : protectorat, affirmation d’un nationalisme arabo-musulman, création de l’État d’Israël et exode massif des juifs du Maroc dans les années 1950 et 1960. Adoptée en juillet 2011, la nouvelle Constitution accorde une place dans l’unité culturelle du pays à l’« affluent hébraïque ». Le choix des mots indique un hommage à un passé qui se serait dilué, car, après avoir compté 250 000 membres, la communauté juive du Maroc n’en rassemble plus que quelques centaines. L’internaute qui navigue sur les forums dédiés – les plus importants étant dafina.net, darnna.com, mimouna.net – comprend bien vite que, derrière l’évocation émue des souvenirs d’enfance, le judaïsme marocain ressemble à un paradis perdu.

Une figure commune que les écoliers, victimes de l’amnésie historique de l’éducation nationale, n’ont pas connue est le Mellah. En marocain, ce terme désigne les quartiers, aujourd’hui profondément modifiés, où vivaient majoritairement les communautés juives des pays du Maghreb. Toutes les grandes villes en comptent un : de Fès à Agadir, en passant par Casablanca, Marrakech, mais aussi Essaouira, Safi, El-Jadida, Azemmour. Réalité méconnue, des juifs marocains ont aussi longtemps vécu dans des communautés rurales, comme celle de Tinghir, au pied du Haut-Atlas. Documentaire de cinquante-deux minutes, Tinghir-Jérusalem : les échos du Mellah suit justement le parcours des juifs partis de ce village du Sud-Est marocain pour rejoindre la « terre promise ». Le réalisateur a refait le même trajet, interrogeant les témoins des deux côtés de la Méditerranée : un voyage d’occident vers l’orient.

Kamal Hachkar a quitté Tinghir à l’âge de 6 mois pour retrouver son père, ouvrier en France. Adolescent, il demande à son grand-père à qui appartiennent les maisons vides de Tinghir, sa ville natale. Ce sont celles des familles juives qui ont quitté le Maroc. Première découverte : tous les Marocains ne sont donc pas musulmans, certains sont juifs. Ces derniers forment aujourd’hui une communauté d’absents. Et leur mémoire est à chercher auprès des anciens. Comme ce vieux barbier qui se souvient du bon vieux temps : « Ils étaient nos voisins, on pouvait leur faire confiance et ils nous faisaient confiance aussi. » La mémoire vive, il peut situer avec exactitude la disparition de la communauté juive de Tinghir. « Les derniers sont partis en 1964. C’étaient le rabbin et le chef de la communauté. » Le coiffeur se rappelle avoir acheté la synagogue, située à 20 m de l’une des mosquées du village, pour 200 dirhams, autant dire une bouchée de pain à l’époque.

 "Pourquoi tu pars ?"

L’exode reste un traumatisme pour les habitants, qui ont vécu le départ de leurs voisins comme un déchirement. « Ils ne voulaient pas partir. Les femmes pleuraient », raconte un vieux sage. Le grand-oncle du réalisateur, à qui « leur exode a fait de la peine », se souvient d’avoir posé la question à l’un d’entre eux : « Pourquoi tu pars ? » Le réalisateur met des mots sur ce sentiment d’abandon : « Les musulmans les ont vus partir, incrédules. Ils ne comprenaient pas comment ils pouvaient partir du jour au lendemain. » Comme un vestige de cette époque, l’ancien quartier juif est toujours là, mais la totalité de ses anciens habitants a disparu.

Tourisme spirituel

Scène poignante du film, une session Skype entre le père du réalisateur, rentré au bled, et son vieil ami Shalom Illouz, qui n’est pas retourné au Maroc depuis cinquante ans. La discussion, brève, maladroite, se termine par une invitation : « Il faut que tu viennes à Tinghir nous visiter. Tes racines sont ici, c’est ton pays. » Dans les faits, le tourisme judéo-marocain s’est développé à partir des années 1980, quand Hassan II avait appelé « ses fils » à retrouver la terre natale. Des agences de voyages combinent détente et spiritualité dans des circuits guidés entre grandes villes et saints juifs. Lien fort reliant la diaspora juive au Maroc, les tombes de ces tsaddiqim (saints), dont certains sont partagés avec les musulmans. Ils sont célébrés annuellement lors de hilloulot (pèlerinages). Toutefois, comme le souligne l’anthropologue André Lévy, le tourisme reste « une expérience confinée dans le temps ».

Un vieillard indique de sa canne tremblante les maisons en pisé du quartier en égrenant les noms de famille. Intarissable, il évoque la solidarité, les guerres de territoire menées ensemble contre les villages voisins. Le conflit israélo-arabe semble bien loin.

 Dur exode. Comme en écho, ces confidences recueillies en Israël. Cherchant la trace d’une ancienne de Tinghir, Kamal Hachkar frappe à la porte d’une voisine qui parle l’arabe marocain. Plus tard, à l’heure du café, les langues se délient. « Dans notre pays, on n’a jamais connu la guerre. On vivait bien », soupire Hannah, qui se définit comme « cent pour cent berbère ». Aïcha, elle, regrette, que sa fille, Judith, ne parle pas la langue du pays. La mère se définit comme Marocaine, la fille se dit Israélienne.

Bien sûr, les relations s’étaient tendues avec les Marocains musulmans après la création d’Israël, en 1948. « Ils nous regardaient différemment quand nous allions au puits. Ils ne nous disaient plus bonjour. » Comme pour rattraper ce qui a été dit, on précise immédiatement : « Mais personne ne nous a chassés de nos maisons. Non, on ne nous a pas fait de mal. » Car, si la cohabitation au Maroc n’était pas idyllique, la réalité de l’exode est dure. « On ne connaissait rien d’Israël. On était contentes de partir, c’est tout », confie Hannah. Saut dans l’inconnu et dure installation. « J’ai laissé une maison, un magasin plein de marchandises. Je me suis retrouvée à faire du café sur un feu de bois en plein désert. » Chauffant son bendir (tambour nord-africain) sur la flamme de la gazinière, elle se lance dans une mélopée plaintive qui mêle joie du retour à Sion, nostalgie du pays et dénonciation des rivalités entre ashkénazes et séfarades : « Ô maman, viens voir dans quel kibboutz ils m’ont jetée. » On sort de ce film bouleversé par les aventures humaines, corps et âme ballottés par l’Histoire. 

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