Politique

Iran – Israël : Tel-Aviv trébuche sur l’Europe

La représentante de l’Union européenne pour la politique extérieure et de sécurité, Catherine Ashton, juge « constructives et utiles » les négociations engagées avec l’Iran sur le nucléaire. Au grand dam de l’État hébreu.

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Mis à jour le 8 mai 2012 à 19:09

Même s’il est trop tôt pour le dire avec certitude, la politique iranienne d’Israël semble s’être retournée contre son auteur et pourrait aboutir à un résultat très différent de celui qu’a longtemps recherché le Premier ministre, Benyamin Netanyahou. Le calcul de l’État hébreu ces trois dernières années était que les sanctions, la cyberguerre et les assassinats ciblés de scientifiques finiraient par forcer une République islamique éreintée à accepter le « zéro enrichissement » d’uranium, c’est-à-dire à démanteler tout son programme nucléaire. Ce qui, espérait-on, ouvrirait la voie à un « changement de régime » à Téhéran.

La stratégie des Israéliens a été de maximiser les pressions sur l’Iran en brandissant la menace d’une attaque, tout en pensant – à juste titre – que les États-Unis et leurs alliés n’oseraient pas les mettre au défi de joindre l’acte à la parole. Pour écarter la perspective d’une guerre aux conséquences imprévisibles et potentiellement catastrophiques, les Occidentaux se sont donc employés à mettre à genoux l’économie iranienne. Cette stratégie portait ses fruits. Tout semblait aller dans le sens israélien. Les sanctions commençaient à produire leurs effets. Impatients de voir le régime iranien tomber, les propagandistes pro-Israéliens à Washington ont commencé à plaider pour des opérations secrètes de soutien à l’opposition iranienne.

Mais Catherine Ashton, haute représentante de l’Union européenne pour la politique extérieure et de sécurité, est entrée dans la partie. Au grand dam des faucons, elle a proposé à l’Iran de reprendre les négociations. Son ton conciliant a détonné avec les intimidations proférées à Washington, Paris et Londres, et a totalement contredit les postures guerrières d’Israël. Téhéran a répondu favorablement à l’invitation. La première réunion avec le P5+1 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité plus l’Allemagne) a eu lieu à Istanbul le 14 avril. Aux dires de tous, elle a rencontré un étonnant succès. Saïd Jalili, le négociateur iranien en chef – qui avait retrouvé Catherine Ashton pour un dîner informel la veille, au consulat d’Iran -, a parlé d’« approche positive ». En retour, Ashton a qualifié les débats de « constructifs et utiles ». Les principes directeurs qu’elle a fixés pour guider les négociations ont dû rassurer les Iraniens et faire grincer les dents des faucons israéliens.

Tout s’est passé comme si le "zéro enrichissement" exigé par Netanyahou avait été oublié.

Le Traité de non-prolifération (TNP), a-t-elle déclaré, doit être un « principe clé » des négociations. Or celui-ci autorise ses signataires à enrichir de l’uranium jusqu’à 3,5 % sur leur propre territoire pour la production d’électricité et autres objectifs pacifiques. Ashton semblait ainsi indiquer qu’un tel droit serait reconnu à l’Iran. Tout s’est passé comme si le P5+1 avait oublié le « zéro enrichissement » exigé par Israël. L’objectif désormais serait d’amener l’Iran à cesser d’enrichir son uranium à 20 % une fois les besoins du réacteur de recherche de Téhéran assurés (la production d’isotopes pour traiter les patients atteints de cancer nécessite ce niveau d’enrichissement). Le président Ahmadinejad a toujours répété que l’Iran cesserait de produire de l’uranium à 20 % si un approvisionnement extérieur lui était garanti : l’espoir d’un arrangement a commencé à poindre.

Réciprocité

Catherine Ashton a ajouté que les négociateurs seraient « guidés par les principes d’approche graduelle et de réciprocité ». Elle a ainsi laissé penser que les sanctions seraient progressivement levées si l’État iranien fournissait la preuve probante qu’il ne recherchait pas l’arme nucléaire et qu’il acceptait les inspections de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ashton a manifestement décidé d’accorder un certain crédit à la fatwa émise en 2005 par le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, prohibant la production, le stockage et l’utilisation d’armes nucléaires. Au terme de dix heures de discussions, l’Iran et le P5+1 se sont donné rendez-vous le 23 mai, à Bagdad, ce qui présage une longue série de négociations.

La réaction de Netanyahou ne s’est pas fait attendre. Furieux, il a déclaré qu’on avait « donné carte blanche à l’Iran pour continuer à enrichir son uranium sans limitation ni inhibition. […] L’Iran devrait en finir immédiatement avec toutes ses activités d’enrichissement, mettre hors d’usage toutes ses capacités d’enrichissement et démanteler le complexe nucléaire de Qom. [Il] estime que le plus grand terroriste du monde ne doit pas avoir la possibilité de développer des bombes atomiques ». C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité. Outre l’oppression et la spoliation continuelle des Palestiniens, l’État hébreu a une longue tradition d’assassinat d’opposants. Il est largement admis qu’il est derrière le meurtre de cinq chercheurs iraniens ces deux dernières années et qu’il a infecté les réseaux informatiques iraniens avec le virus Stuxnet. Des actes clairement terroristes.

La plupart des experts évaluent l’arsenal nucléaire israélien entre 75 et 150 têtes. Tel-Aviv dispose d’une sorte de capacité de « seconde frappe » avec ses sous-marins de construction allemande équipés d’ogives. Netanyahou a clamé que la République islamique représentait une « menace existentielle » pour Israël. Mais il n’y a pas l’ombre d’une preuve pour étayer cette affirmation. Le président iranien a affirmé qu’un jour Israël « disparaîtra des pages du temps » – phrase que Tel-Aviv a mal traduite à des fins de propagande, pour pouvoir dénoncer un plan iranien visant à « rayer Israël de la carte ». C’est au contraire l’Iran qui risquerait d’être vitrifié s’il s’aventurait à attaquer l’État hébreu. En plus d’un vaste arsenal nucléaire et de vecteurs sophistiqués, la capacité militaire conventionnelle d’Israël est bien supérieure à celle de l’Iran, et largement garantie par les États-Unis, qui se sont engagés à assurer la supériorité militaire d’Israël sur tous les États de la région, son prétendu « avantage militaire qualitatif ». Un engagement gravé dans le marbre d’une loi.

Tsahal tacle Netanyahou

« Si le Guide suprême Ali Khamenei le souhaite, il sera en mesure d’acquérir l’arme nucléaire. Mais encore faut-il que la décision soit prise. Je ne pense pas qu’il cherchera à franchir le Rubicon. » C’est en ces termes que Benny Gantz, chef d’état-major des forces armées israéliennes, a pris le contre-pied du Premier ministre, Benyamin Netanyahou, exprimant ainsi une certaine modération vis-à-vis de Téhéran. Dans l’entretien qu’il a accordé au quotidien Haaretz, il estime que l’Iran ne fabriquera pas de bombe atomique même s’il « se met dans les conditions d’y parvenir ». Mais les dirigeants iraniens sont « raisonnables ». Ils savent après tout que « l’État d’Israël est le plus puissant de la région et qu’il le restera ».  Claude Leblanc

Comment expliquer alors l’anxiété israélienne ? La réponse est simple. Si l’Iran fabriquait une arme nucléaire, ou en obtenait simplement la capacité, Israël verrait sa liberté d’action restreinte. Il ne pourrait plus frapper ses voisins sans risquer des représailles en retour. La vérité est qu’Israël nie à ses voisins leur droit à se défendre. Personne ne doit être autorisé à acquérir des moyens de dissuasion. Israël déteste le Hezbollah libanais et le Hamas de Gaza parce que ces mouvements de résistance – que Tel-Aviv qualifie de « terroristes » armés par l’Iran – disposent de certains moyens de riposte.

Netanyahou s’est longtemps opposé aux négociations entre l’Iran et la communauté internationale, et sans doute prie-t-il pour leur échec. Aux États-Unis, le lobby pro-Israéliens va probablement se mobiliser pour cette cause. Mais si Catherine Ashton parvient à ses fins, si les négociations avec l’Iran aboutissent et que le spectre de la guerre est écarté, Israël devra peut-être vivre avec ce petit accroc à sa suprématie régionale.