Politique

Chine : la scandaleuse de Chongqing

Par - Sébastien Le Belzic, à Pékin
Mis à jour le 9 mai 2012 à 19:47

Certains la comparaient à Jackie Kennedy. Accusée d’avoir assassiné un associé britannique, Gu Kailai risque la prison à vie. Elle est l’épouse de l’ex-étoile montante du Parti communiste chinois.

Chaque jour apporte son lot de révélations dans l’affaire Bo Xilai. Ou plutôt dans l’affaire Gu Kailai, du nom de l’épouse de l’ancien patron de la mégapole de Chongqing (34 millions d’habitants), aujourd’hui emprisonnée et accusée du meurtre d’un ressortissant britannique. Fille d’un héros de la révolution, cette avocate de 53 ans risque de finir ses jours en prison. Et d’entraîner dans sa chute son mari, longtemps symbole de la nouvelle gauche et aspirant aux plus hautes fonctions de l’État.

Tout a commencé par la mort mystérieuse de Neil Heywood, dont le corps sans vie a été retrouvé dans une chambre d’hôtel, en novembre 2011. Or le Britannique était sur le point de révéler une affaire de corruption d’une ampleur sans précédent. Gu Kailai aurait en effet créé, parfois avec l’aide de Heywood lui-même, de nombreuses entreprises à l’étranger, notamment au Royaume-Uni et dans divers paradis fiscaux, servant à blanchir l’argent frauduleusement acquis par le couple. Les entreprises désireuses de travailler à Chongqing étaient en effet contraintes de verser des dessous-de-table. Chaque contrat devait en outre être validé par le cabinet d’avocats dirigé par Gu Kailai, qui touchait au passage de confortables commissions. Mouillé jusqu’au cou, Heywood avait-il menacé de révéler le pot aux roses ? A-t-il été empoisonné pour cette raison ?

Dans la famille Bo, tout le monde apparemment profitait du système : du fils de l’ancien dirigeant, étudiant à Oxford et à Harvard, aujourd’hui sous la protection de la police américaine ; à son frère, dont les revenus en tant que président d’une grande banque chinoise avoisinaient 1,5 million d’euros par an ; en passant par ses cinq belles-soeurs, à la tête de huit entreprises de Hong Kong « pesant » au total 100 millions d’euros. « Elle s’occupait de l’argent, lui du pouvoir », résume un ancien proche du clan aujourd’hui exilé au Canada.

Un vrai polar

Étrange personnage que ce Neil Heywood. Car il ne se contentait pas de jouer auprès du couple Bo un rôle de majordome doublé d’un partenaire en affaires. Selon la presse londonienne, il travaillait aussi en sous-main pour l’agence Hakluyt, un cabinet spécialisé dans l’intelligence économique que dirige un ancien du MI6, les services britanniques de renseignements extérieurs. Un vrai polar !

Tout cela perturbe singulièrement le processus de transition politique en cours. En novembre, le congrès du Parti communiste chinois (PCC) désignera en effet un nouveau secrétaire général et renouvellera largement les instances dirigeantes. Bo Xilai comptait bien intégrer le comité central du bureau permanent, ce cénacle de neuf membres qui dirige collégialement la Chine. Il n’en est évidemment plus question. Ironie de l’histoire, le dirigeant failli – que certains avaient bien imprudemment surnommé « l’incorruptible » – avait bâti toute sa carrière sur la lutte contre les triades, ces redoutables mafias chinoises…

Certains observateurs ne s’en montrent pas surpris. « En Chine, explique l’un d’eux, on appelle "guanxi" les réseaux d’obligés que les hommes politiques parviennent à tisser au cours de leur carrière. Or chacun sait bien que guanxi et corruption vont de pair. Les responsables profitent de leur pouvoir pour gagner de l’argent. Comment pourraient-ils autrement acheter autant d’appartements et de voitures de luxe ? Comment pourraient-ils envoyer leurs enfants étudier à l’étranger avec leur seul salaire de fonctionnaire ? »

Pour l’heure, le gouvernement s’efforce d’étouffer le scandale. À l’en croire, il ne s’agit que d’un cas isolé. Mais nombre de Chinois sont d’un avis diamétralement opposé. Pour eux, c’est bel et bien la classe politique dans son ensemble qui se trouve aujourd’hui discréditée.