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Cet article est issu du dossier «BTP : les projets qui transforment le continent»

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BTP : l’Afrique dans l’oeil des tigres d’Anatolie

Demtas Group s'est vu attribuer la réalisation du futur © Hichem

Après l'Afrique du Nord et particulièrement la Libye, les géants turcs s'attaquent au sud du Sahara, où ils dament de plus en plus le pion aux Chinois.

Moins de un siècle après la disparition de l’Empire ottoman, la Turquie fait ces dernières années un retour remarqué dans ses anciennes sphères d’influence. Seule la truelle a remplacé le sabre courbé, puisqu’en tête de colonne ne marchent plus les janissaires d’hier mais les géants du BTP, fleurons très contemporains d’une économie turque en forte croissance (+ 6,6 % en 2011) sur laquelle le pays peut s’appuyer pour afficher ses ambitions internationales.

Depuis le rejet européen de 1997, l’expansion économique du pays est devenue une priorité, et l’Afrique une cible privilégiée (lire encadré). Et le secteur turc de la construction n’a pas tardé à prendre pied sur le continent. Pour des raisons de proximité géographique et culturelle, l’Afrique du Nord concentre 90 % des contrats signés sur le continent, à commencer par la Libye, tête de pont historique où les entrepreneurs turcs ont été impliqués dans plus de 500 projets, pour un montant global supérieur à 10 milliards d’euros, jusqu’à la révolution de l’an dernier. C’est encore dans cette région qu’ils signent leurs plus beaux contrats, à l’image de Demtas Group, qui s’est vu attribuer début mars la réalisation du futur « port financier » de Tunis, estimé à près de 4 milliards d’euros.

 Dévaluation

Ces dernières années, la pénétration turque dépasse largement la région. « La dévaluation de 2001 a renforcé la compétitivité de la lire turque et donc des principaux groupes de BTP, notamment dans les pays où la devise est liée à l’euro [comme le franc CFA, NDLR] », souligne Franck Debié, directeur du Centre de géostratégie de l’École normale supérieure (ENS, Paris), qui insiste sur ce versant monétaire pour expliquer la percée des entrepreneurs turcs au sud du Sahara. Peu connus en Europe, Sembol, Enka, Makyol, Renaissance Construction et d’autres ont multiplié les contrats : barrages en Angola, ponts au Soudan, complexes immobiliers en Guinée équatoriale ou hôteliers en Afrique du Sud, routes et autoroutes au Nigeria… En attendant la confirmation de projets au Kenya ou au Rwanda, ardemment courtisés par des entrepreneurs qui, selon les services du ministère turc du Commerce extérieur, ont déjà engrangé pour plus de 35 milliards d’euros de commandes sur un marché africain où seule la Chine fait davantage… mais en moins bien.

Une décennie décisive

Alléchée par les perspectives d’un marché estimé à plus de 1,8 milliard de consommateurs en 2050, la Turquie figure dans le peloton de tête des pays commerçant avec l’Afrique. En dix ans, elle a vu ses échanges exploser, pour dépasser 15 milliards d’euros en 2011. Les volumes expédiés vers le continent représentent 10 % de ses exportations annuelles, contre moins de un centième dix ans plus tôt. Selon le ministère du Commerce extérieur, plus de 500 entreprises turques travaillent en Afrique, dans le BTP, l’agroalimentaire, le textile, les produits pharmaceutiques et les biens de consommation.Ce renouveau économique accompagne un activisme diplomatique constaté depuis 1998. Le volet de l’aide au développement est également très actif, et la Tika (Agence turque de coopération et de coordination) a dépensé une trentaine de millions d’euros dans treize pays l’an dernier. Symbole de ce renforcement entre la Turquie et l’Afrique : Turkish Airlines dessert aujourd’hui 17 villes africaines, soit deux fois plus qu’en 2005. O.C.

« En s’appuyant sur leur technicité, les entreprises turques apparaissent comme des fournisseurs de services bien supérieurs aux Chinois, le tout pour un très bon rapport qualité-prix », estime un ingénieur des travaux publics marocain. « Le secteur dispose de formidables atouts à faire valoir auprès des économies africaines qui veulent des réalisations aux standards occidentaux pour des coûts bien plus compétitifs que ceux proposés par la concurrence européenne », confirme Franck Debié, pour qui l’absence de contentieux colonial avec Ankara renforce en outre la position de ses compagnies.

Les groupes Sembol, Enka et Makyol multiplient les contrats de l’Afrique du Sud au Nigeria.

Eldorado

L’offensive turque en Afrique est également encouragée par l’arrivée, durant la dernière décennie, d’une nouvelle génération d’entrepreneurs dans le BTP et le textile, les « tigres anatoliens ». Cette bourgeoisie pieuse et provinciale, très proche du Parti de la justice et du développement (AKP, au pouvoir), a dû trouver de nouveaux marchés pour exister face aux capitaines d’industrie de la vieille élite kémaliste. Regroupés depuis 2005 au sein de Tuskon, la Confédération des hommes d’affaires et des industriels de Turquie, les « tigres » leur ont abandonné les marchés des pays développés pour partir à la conquête de nouveaux territoires en Asie centrale, puis en Afrique.

« L’arrivée de la crise économique en Europe n’a fait que confirmer la tendance depuis 2008 », note Attila Firat Killi. Le porte-parole de Tuskon affirme recevoir chaque jour des dizaines de demandes d’information et de conseil sur le continent africain, désormais perçu comme un véritable eldorado par les entrepreneurs turcs.

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