Politique

Maroc – Salaheddine Mezouar : « Les islamistes font du sensationnel, pas de vraies réformes »

Désormais dans l’opposition, le président du Rassemblement national des indépendants, Salaheddine Mezouar, est résolu à faire de son parti la première force politique du royaume du Maroc.

Mis à jour le 17 mai 2012 à 17:55

Salaheddine Mezouar a été réélu président du Rassemblement national des indépendants (RNI). © Hassan Ouazzani pour J.A.

Deux fois ministre après une carrière dans le privé, Salaheddine Mezouar a été réélu à une très large majorité président du Rassemblement national des indépendants (RNI), le 29 avril. Les traits tirés mais le regard confiant, il concède que le cinquième congrès de son parti, qui vient de se tenir à Rabat, a été un marathon. Enjeu : adapter sa formation centriste de technocrates et de notables, désormais première force de l’opposition, aux aspirations du Maroc. Partie gagnée, confie cet ancien capitaine de l’équipe nationale de basket-ball à Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Cette réélection est-elle pour vous une consécration ou un nouveau défi ?

Salaheddine Mezouar : Après les législatives de novembre 2011, remportées par le Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), le RNI est passé à l’opposition. Il s’agit incontestablement pour moi d’un défi renouvelé. Notre pays vit en ce moment une dynamique passionnante où le débat d’idées est au coeur de la vie politique et sociale. Présider la principale force de l’opposition alors que se confirme l’évolution du pays vers la normalité démocratique est une mission des plus stimulantes.

Une démocratisation qui s’impose également au niveau du fonctionnement de votre parti…

La société marocaine évolue profondément. Elle est interpellée par le Printemps arabe et par la crise économique mondiale. Le RNI est à son image. Nos débats ont tourné autour de questions essentielles, comme la place des jeunes et des femmes dans la vie politique. La démocratisation du fonctionnement du parti est une autre priorité pour laquelle je me bats depuis deux ans et que le congrès a consacrée. L’identité idéologique du RNI, parti social-démocrate, a été réaffirmée, et notre projet moderniste adapté à l’air du temps. Nous militons pour un Maroc ouvert, tolérant, caractérisé par un islam modéré, et nous entendons lutter contre les forces réactionnaires qui tendent à isoler notre société du monde et de ses évolutions.

L’opposition va-t-elle former une alliance ?

Aujourd’hui, l’opposition se concerte sur les questions sensibles, et nous voulons passer au stade de la coordination en rassemblant autour d’un projet commun les partis qui croient aux idées démocratiques et modernistes. Cette question sera posée dans une prochaine étape et fera l’objet de nouveaux débats, car il faut que l’ensemble des militants se l’approprient.

Gardez-vous l’objectif affiché lors de votre élection à la tête du RNI il y a deux ans de devenir Premier ministre ?

L’ambition de tout parti est d’être leader et de pouvoir appliquer sa politique : cet objectif est bien sûr maintenu. Le RNI a connu lors des dernières élections parlementaires une progression significative, passant de 39 à 52 députés [sur 395, NDLR]. Si nous n’avons pas atteint le but qui était le nôtre, ce n’est que partie remise. Aujourd’hui, nous devons renforcer l’organisation du parti pour en faire une véritable force de frappe, ce qui était l’objectif de ce congrès. Nous allons aussi développer nos réseaux pour être au plus proche des préoccupations populaires, et pour que le RNI devienne véritablement la première force politique du pays.

Nous entendons lutter contre les forces réactionnaires qui tendent à nous isoler du monde.

Quel jugement portez-vous sur le gouvernement Benkirane ?

Premier constat, le PJD n’a pas de réponse aux problèmes économiques qui se posent. Second constat, il reste campé sur des questions purement idéologiques et religieuses pour masquer son incapacité à donner des signaux rassurants sur les attentes de la société actuelle en matière d’emploi, de santé, d’éducation et de lutte contre les inégalités régionales. Les islamistes font du sensationnel sur des sujets qui, certes, font débat, mais ils restent dans la déclaration et dans la diversion plutôt que dans la vraie réforme.

Que pensez-vous de la nouvelle loi de finances ?

Le projet que nous avions préparé a été repris par le gouvernement actuel, mais avec beaucoup moins d’ambition, ce qui n’est pas de nature à rassurer les acteurs économiques. Une crise ne se subit pas, elle se combat. Je suis pour l’action. Dans le gouvernement précédent, nous avons été offensifs et avons travaillé main dans la main avec le secteur privé. C’est ce qui a permis au Maroc de résister depuis 2008. J’ai l’impression aujourd’hui d’un retour en arrière dicté par une prudence excessive.

Le gouvernement voulait la diffusion sur la chaîne nationale des cinq appels à la prière, la réduction des émissions en français…

Nous avons été parmi les premiers à dénoncer une ingérence pernicieuse pour encore une fois imposer la pensée unique en enfermant l’espace audiovisuel dans une idéologie qui n’est pas celle de la tolérance et de l’ouverture. Je me félicite que ce cahier des charges n’ait pas été appliqué et qu’on puisse avoir un véritable débat sur ce genre de questions. C’est une grande victoire pour l’opposition et pour la société marocaine, qui a pris conscience des risques liés à des démarches aussi néfastes que celle-là.

Craignez-vous des tentatives similaires dans d’autres domaines ?

Il y en aura, et c’est notre rôle d’être vigilants face à ce genre de dérives. 

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Propos recueillis par Laurent de Saint Périer