Politique

Armement : la poudrière asiatique

De l’Inde à la péninsule coréenne, tous les pays, ou presque, redoutent la montée en puissance militaire de la Chine. Du coup, ils accroissent fébrilement leurs arsenaux. Et comptent sur le soutien des États-Unis.

Mis à jour le 15 mai 2012 à 18:18

La mer de Chine devient une véritable poudrière que certains spécialistes comparent aux Balkans. © AFP

« Asia is getting hot », a estimé Hillary Clinton, la secrétaire d’État américaine, le 13 avril en marge du G8 des ministres des Affaires étrangères, à Washington. Une semaine plus tard, le 19 avril, comme pour illustrer la réalité de la course effrénée aux armements à laquelle se livrent les principaux pays de cette région du monde, l’Inde a annoncé le lancement de son premier missile à longue portée, l’Agni-V, capable d’atteindre des cibles distantes de 5 500 km – ce qui met l’ensemble du territoire chinois à portée de frappe nucléaire. Une avancée majeure pour la troisième puissance économique asiatique, qui fait ainsi son entrée dans le club très fermé des pays détenteurs de missiles balistiques à longue portée aux côtés de la Chine, de la Russie, de la France, des États-Unis, du Royaume-Uni et d’Israël.

Le 25 avril, le Pakistan a procédé à son tour au lancement d’un missile balistique de moyenne portée, le Shaheen-1A, capable de frapper, comme d’ailleurs le reste de l’arsenal pakistanais, les grandes villes indiennes. Ce test réussi a été pris comme un avertissement par New Delhi, qui, en dépit des récentes tentatives de rapprochement économique, entretient des rapports tendus avec Islamabad (trois guerres ont opposé les deux pays depuis 1947). Côté indien, si les premiers missiles Agni visaient le Pakistan, le surnom des dernières séries IV et V, China Killers, ne laisse aucun doute sur leur objectif. L’Inde en effet n’a pas l’intention de se laisser dépasser par la Chine, dont la puissance militaire et économique inquiète plus que jamais toute la zone Asie-Pacifique.

La République populaire affirme régulièrement la nature strictement « pacifique » de sa montée en puissance militaire et soutient que la modernisation de son armée n’est destinée qu’à « défendre » le pays. Il n’empêche : l’augmentation de ses capacités de frappe et la modernisation de son appareil militaire (missiles DF-21D terre-mer anti-porte-avions guidés par satellite, porte-avions, avions furtifs J-20) font trembler les états-majors asiatiques. Tandis que les États-Unis et les puissances européennes désarment depuis des années, le budget chinois de la défense augmente depuis deux décennies au rythme de plus de 10 % par an. Il devrait même doubler d’ici à trois ans. En 2011, la Chine a dépensé 143 milliards de dollars* (108 milliards d’euros) pour sa défense, soit 100 milliards de plus que son rival indien.

Bras de fer militaire

Parallèlement, un bras de fer militaire plus conventionnel se joue en mer de Chine, où Pékin revendique un grand nombre d’archipels et d’îlots que convoitent également huit pays riverains : Taiwan, les Philippines, la Malaisie, Brunei, l’Indonésie, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam. Cette zone située entre l’extrémité de la péninsule malaise et le détroit de Taiwan constitue une artère vitale pour le commerce international et l’approvisionnement en pétrole entre l’Asie orientale, le Moyen-Orient et l’Europe. Traversée annuellement par plus de 50 000 navires, soit le triple du trafic du canal de Panamá et le double de celui du canal de Suez, elle recèle en outre d’abondantes richesses offshore – halieutiques, métallurgiques, mais surtout gazières et pétrolières – que la Chine considère comme sa chasse gardée.

En 2009, cette dernière avait déjà réussi à dissuader la filiale anglaise de BP de s’installer au Vietnam. Aujourd’hui, elle juge « illégale » la signature, le 5 mars, d’un contrat entre le géant russe Gazprom et la compagnie d’État PetroVietnam en vue de l’exploitation des réserves d’hydrocarbures offshore du bassin de Nam Con Son.

La mer de Chine devient donc une véritable poudrière que certains spécialistes n’hésitent pas à comparer aux Balkans avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le Pentagone lui-même, qui a dévoilé au mois de janvier sa nouvelle stratégie, semble avoir pris conscience, après dix années d’errements en Irak et en Afghanistan, de l’importance cruciale de la région Asie-Pacifique pour la paix et la sécurité. D’où l’urgence d’y accroître la présence militaire américaine afin de lutter contre la prolifération nucléaire (notamment en Corée du Nord) et de garantir la « libre circulation sur les voies de navigation et de commerce ». Et ce par trois moyens principaux : le renforcement de l’armement, le redéploiement des troupes et la multiplication des exercices militaires conjoints avec des pays comme les Philippines, la Corée du Sud ou l’Australie.

Les manoeuvres américano-philippines du mois dernier en mer de Chine témoignent de cette nouvelle stratégie. Elles ont eu lieu au lendemain d’un incident naval entre navires philippins et chinois au large du banc de Scarborough, zone maritime que se disputent les deux pays. Ce n’est certes pas le premier incident de ce type – beaucoup d’autres ont eu lieu au large des Philippines, mais aussi du Vietnam et de Taiwan -, mais, en raison de sa durée (plus de trois semaines au moment où ces lignes sont écrites), il prend valeur de test. Les autres nations d’Asie du Sud-Est observent avec attention la capacité des Philippines, seules ou avec l’aide des États-Unis, à tenir tête à Pékin.

Si une guerre venait à éclater, les Philippines ne pourraient en effet opposer aux forces navales chinoises qu’une bien maigre flotte : un ancien vaisseau de guerre américain datant de la guerre du Vietnam, quelques patrouilleurs achetés au Royaume-Uni et à la Corée du Sud, une dizaine de navires rescapés de la Seconde Guerre mondiale… C’est bien peu.

Même chose dans les airs. Dépourvue d’avions modernes capables de rivaliser avec les appareils chinois basés sur l’île de Hainan, la Navy Air Force philippine cherche à se doter de nouveaux trainer jets sud-coréens. Mais ce qui fait le plus cruellement défaut aux Philippins, ce sont des sous-marins. Car depuis 2005 la Chine s’est dotée de submersibles diesels électriques ultraperfectionnés. Et particulièrement silencieux.

"L’enjeu majeur des soixante prochaines années"

Même basiques, les sous-marins demeurent en effet difficiles à détecter et à détruire. En 2010, les submersibles nord-coréens avaient démontré leur capacité de nuisance en coulant la corvette sud-coréenne Cheonan (46 victimes). Tous les pays asiatiques ont compris la nécessité d’en acquérir. D’ici à 2015, le Vietnam va acheter quatre submersibles russes ; la Malaisie, deux Scorpène français ; et Singapour, deux Archer et quatre Challenger de la marine suédoise. La Thaïlande négocierait pour sa part avec l’Allemagne l’acquisition d’au moins deux sous-marins. Et l’Indonésie vient de recevoir le premier des quatre qu’elle a commandés à la Corée du Sud.

Enfin, devenue le pivot du redéploiement stratégique américain, notamment parce que son éloignement géographique constitue un avantage face aux missiles chinois, l’Australie a resserré ses liens avec les États-Unis. Elle a notamment accepté l’installation sur son territoire de 2 500 marines qui prendront prochainement leurs quartiers à Darwin, dans le nord du pays. À Brisbane, plus au sud, une nouvelle base accueillera navires de guerre et sous-marins de l’US Navy. Quant à la base navale HMAS Stirling, à Perth, dans l’Ouest, qui accueille déjà les six sous-marins Collins australiens, elle sera mise à disposition de la marine et de l’aviation américaines. Enfin, l’archipel des Cocos (ex-îles Keeling), à près de 3 000 km de Perth et 800 km de l’île indonésienne de Java, devrait accueillir prochainement une base aérienne pour les avions de surveillance américains P-8 et les drones Global Hawk.

Face à ce réarmement général, les avertissements de Hillary Clinton apparaissent donc plus que fondés. Oui, la zone Asie-Pacifique sera « l’enjeu majeur des soixante prochaines années ». Mais pour les États-Unis, le défi est double. Il leur faut faire preuve de fermeté sur le plan militaire, tout en veillant à ménager les sensibilités. Car la présence de leurs troupes n’est en effet pas toujours vue d’un très bon oeil par les Asiatiques… 

* Stockholm International Peace Research Institute (Sipri).