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Cet article est issu du dossier «Pointe-Noire : identités plurielles»

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Pointe-Noire : quand la ville à le pétrole blues

3000 personnes sont employées dans le secteur. © Antonin Borgeaud pour JA

Depuis quarante ans, son nom rime avec or noir. Partout, l'intense activité des majors européennes et américaines est visible. Pourtant, Pointe-Noire est loin de respirer l'opulence.

Depuis que l’exploitation a commencé au large de ses côtes, dans les années 1970, le nom de Pointe-Noire est associé au pétrole. Son décor, aussi. Dans la baie, les silhouettes des plateformes découpent l’horizon tandis que, sur le littoral, le gigantesque terminal pétrolier de Djeno et la raffinerie de la Congolaise de raffinage (Coraf) donnent le ton.

Ces activités d’exploration et de production ont aussi forgé le caractère cosmopolite de la ville. Total Exploration & Production en République du Congo (français, près de 60 % de la production totale du pays), Eni-Congo (italien, 30 % de la production), Maurel & Prom (français), Perenco (franco-britannique), Esso Exploration & Production Congo (britannique), Chevron Overseas Congo (américain), Murphy West Africa (américain) et Société nationale des pétroles du Congo (SNPC, étatique, première entreprise du pays)… Tous ces opérateurs basés à Pointe-Noire ont produit un total de 311 760 barils/jour en 2011, générant plus de 2 000 milliards de F CFA (3 milliards d’euros) de revenus pour le Trésor congolais – sachant que, aux termes des contrats de partage qui le lient aux entreprises de la filière, l’État perçoit entre 20 % et 25 % de la production brute de pétrole. Le secteur, qui représente plus de 70 % des recettes de l’État, près de 90 % des exportations de marchandises et 66 % du PIB du pays, reste donc le pilier de l’économie congolaise.

Pointe-Noire profite-t-elle pour autant de cette manne ? À considérer ses rues en mauvais état, son insalubrité, ses bidonvilles, ses problèmes d’approvisionnement en eau et en électricité, ou encore son taux de chômage avoisinant les 30 %, force est de constater que la métropole ne respire pas l’opulence. 

Redistribution

Le secteur des hydrocarbures emploie pourtant directement plus de 3 000 personnes, dont 30 % d’expatriés et 70 % de Congolais (la plupart étant en contrat à durée déterminée et recrutés par des sous-traitants ou des agences d’intérim) et les activités parapétrolières génèrent à leur tour un bon millier d’emplois, à l’instar de celles des services.

Quant à la redistribution de l’argent du pétrole, au nom du principe d’unicité de la caisse, c’est l’État congolais qui perçoit l’intégralité des revenus pétroliers, avant de reverser sa part à Pointe-Noire, comme il le fait pour les autres collectivités locales du pays. La plupart des Ponténégrins interrogés sur la question estiment que leur ville est « lésée » et ne devrait pas être traitée comme celles « qui n’apportent quasiment rien au budget de l’État ». Selon eux, les compagnies pétrolières devraient payer directement à la cité ce qu’elles lui doivent. Ce que modère un cadre de la municipalité : « Pointe-Noire tire plus profit de l’industrie pétrolière que les autres localités du pays, même si, en termes de répartition brute, on aimerait que la part qui nous est réservée soit plus conséquente », estime-t-il, avant d’ajouter : « Tout compte fait, le pétrole, même s’il vient de notre ville, n’est pas sa propriété. Les revenus qu’il génère sont des revenus de solidarité avec l’ensemble du pays. »

Les chinois entrent dans la danse

Dans le cadre de la création des zones économiques spéciales, l’État congolais a signé fin mars deux protocoles d’accord avec le groupe chinois Shandong Landbridge pour la construction d’un port pétrolier et d’une raffinerie. L’État s’engage à fournir des terrains dans la zone économique spéciale de Pointe-Noire. Le groupe chinois assurera quant à lui « les investissements nécessaires » – dont il n’a pas révélé le montant – pour la modernisation de la Congolaise de raffinage (Coraf), la construction de la nouvelle raffinerie et celle du nouveau port pétrolier. Parallèlement à la modernisation du Port autonome de Pointe-Noire (PAPN), ces chantiers ont pour but de renforcer la position de hub du pays et l’intégration régionale grâce à la fourniture de produits pétroliers aux autres États de la sous-région. Cécile Manciaux.

Expatriés économes

Grâce aux activités pétrolières, et à cause d’elles, la deuxième ville du Congo connaît un niveau de consommation très important. Mais, alors que la majorité de ses habitants a des revenus très faibles, la vie y est très chère. De plus en plus chère. Les prix de l’immobilier s’envolent (lire p. 97) et, si Ponton peut s’enorgueillir de posséder un parc hôtelier d’un standing supérieur à celui de beaucoup d’autres villes congolaises, il faut reconnaître qu’en dehors des pétroliers et de businessmen étrangers, rares sont ceux qui peuvent en profiter. C’est le cas, aussi, des nombreux restaurants, principalement installés en centre-ville.

À la question de savoir qui dépense le plus, un entrepreneur congolais répond : « En réalité, Pointe-Noire bouge lorsque les fonctionnaires sont payés, étant entendu qu’ils sont plus nombreux que les autres. Mais leur capacité financière est faible et ils ne peuvent pas concurrencer les pétroliers tant les disparités salariales sont grandes : de un à dix. Si les expatriés, parce qu’ils sont très bien payés, donnent l’impression de ne pas regarder à la dépense, en fait, ils économisent beaucoup. » Résultat, « le niveau de dépenses des pétroliers à Pointe-Noire reste plus que modeste : 4 %… L’objectif est de le porter à 10 % de la valeur ajoutée », souligne l’homme d’affaires.

Comme partout, quelques signes extérieurs de richesse ou de réussite sociale s’affichent dans la ville. Les plus visibles sont les véhicules tout-terrain, dont le nombre est tout de même assez élevé. Les entrepreneurs congolais étant presque absents du secteur pétrolier – on y trouve néanmoins quelques cadres nationaux -, leurs propriétaires ont plus vraisemblablement réussi dans les filières parapétrolières, l’hôtellerie, l’immobilier ou d’autres activités plus ou moins formelles. Seuls ces quelques Congolais fringants et certains hommes d’affaires étrangers dépensent sans compter, comme s’ils avaient trouvé le filon…

Carences

L’impact réel de la rente pétrolière sur la ville et ses habitants aurait dû être ressenti au niveau des infrastructures et des services de base. Sur ce plan, beaucoup reste à faire. Il faut toutefois souligner l’engagement croissant des entreprises du secteur des hydrocarbures dans la recherche de solutions aux problèmes qui compliquent l’existence des Ponténégrins. Ainsi, la Centrale électrique du Congo (lire p. 84), créée par l’État et Eni-Congo, va bientôt permettre de résoudre l’épineux problème de l’alimentation de la ville en électricité de bonne qualité. Total est dans la même logique.

Mais les pétroliers, tout en s’engageant dans des actions sociales et culturelles, devraient-ils suppléer sans cesse les carences de l’État ? À Pointe-Noire, nombreux sont ceux qui se posent la question. Quand ils relèvent la tête, ils voient le nouveau tronçon de la RN1 reliant leur ville à Dolisie, en attendant la jonction avec Brazzaville, prévue dans moins de deux ans… De quoi leur faire dire : « Notre pétrole a quand même servi à quelque chose ! » 

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