Politique

Tunisie : mauvaise foi

Par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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L’affaire est emblématique de la Tunisie postrévolution. Peut-on se déclarer athée en terre d’islam, critiquer cette religion, voire la caricaturer, dans le prétendu pays de la (nouvelle) liberté ? En filigrane, une question, paradoxale mais essentielle pour la nation pionnière des révoltes arabes : quelle est la différence entre la Tunisie de Ben Ali, qui réprimait ses citoyens pour leurs opinions idéologiques, politiques ou religieuses, en particulier les islamistes, et celle d’aujourd’hui, qui poursuit et condamne ceux qui auraient l’outrecuidance de remettre en question Dieu, son prophète et leurs « enseignements » ? Bref, la liberté est-elle fonction de l’idéologie ou de la religion ?

Tout a commencé en mars. Deux jeunes Tunisiens en colère, Ghazi et Jabeur, sans emploi et, pensent-ils, sans avenir, mettent en ligne sur Facebook leurs états d’âme et, inévitablement, cèdent à la provocation. Ils déversent leur fiel sur un ex-employeur, la société, le monde en général. Ils finissent par claironner leur athéisme et, suprême sacrilège, par publier des caricatures du Prophète. Des gamins mal dans leur peau qui, par forfanterie ou par bêtise, décident, n’ayant plus grand-chose à perdre selon eux, de s’en prendre à la terre entière. Un avocat, alerté par une connaissance, leur demande de retirer ces propos. Refus des deux apprentis « apostats », qui expliquent vertement à leur interlocuteur que l’islam n’est pas leur religion.

Ghazi et Jabeur se retrouvent illico presto devant les tribunaux et condamnés – le premier par contumace, puisqu’il a décidé de fuir son pays – à sept ans de prison ferme pour « trouble à l’ordre public, transgression de la morale et diffamation, doute de l’existence de Dieu et d’une religion nommée islam » (sic). Jabeur est actuellement incarcéré. Pis, le procureur de la République, jugeant la première condamnation « trop clémente », a fait appel et réclame la perpétuité…

Affaire emblématique, donc, qui contraste avec de tristes épisodes restés, eux, sans lendemain. Quand des salafistes crient « mort aux juifs » en plein meeting, arrachent des drapeaux tunisiens ou agressent physiquement des citoyens ou des journalistes, et qu’ils sont identifiés, la justice ne bronche pas. Quand des prédicateurs d’un autre âge vantent les mérites de l’excision, non plus. Quand un député d’Ennahdha menace, en pleine Constituante, d’écarteler grévistes et syndicalistes, personne ne s’en émeut.

Il ne s’agit pas de juger, à l’aune de critères occidentaux, le comportement de deux jeunes désoeuvrés qui sont allés trop loin, y compris pour certains de leurs compatriotes qui n’ont rien de fous d’Allah. Mais d’observer que la Tunisie de 2012 peine à trouver son équilibre et qu’il est tout de même incompréhensible que critiquer l’islam ou revendiquer son athéisme soit plus sévèrement et plus rapidement puni que voler ou tuer. D’autant que rares sont les Tunisiens – du chef de l’État aux défenseurs des droits de l’homme en passant par les partis dits modernistes et les médias – à s’être offusqués d’une décision de justice… aussi inique. 

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