Cinéma

Les graines de star du cinéma africain

Souleymane Seye Ndiaye, le capitaine dans "La Pirogue" de Moussa Touré.

Souleymane Seye Ndiaye, le capitaine dans "La Pirogue" de Moussa Touré. © Astou Films

Et s’ils devenaient des stars du 7e art ? Alors que le continent africain a été cette année bien représenté sur la Croisette, notre envoyé spécial à Cannes a rencontré cinq acteurs débutants. Attention, talents en devenir !

Passer sans transition d’un bidonville de Casablanca au tapis rouge de Cannes et jouer les vedettes sur la Croisette… Dans un film, ce serait un cliché. Mais, en l’occurrence, c’est la belle histoire vécue par les frères Abdelilah et Abdelhakim Rachid, les « héros » du dernier long-métrage du Marocain Nabil Ayouch, Les Chevaux de Dieu, présenté dans la sélection officielle Un certain regard du plus grand festival de cinéma au monde.

Jouant le rôle de deux terroristes islamistes, Abdelilah (28 ans) et Abdelhakim (22 ans) ont été choisis par le réalisateur, qui souhaitait que les acteurs de son film, inspiré par les attentats de Casablanca en 2003, soient autant que possible issus du lieu d’origine des kamikazes. C’est donc à la périphérie de la capitale économique du Maroc, dans l’immense bidonville de Sidi Moumen, où ils vivent encore chez leurs parents – le père est un ancien ouvrier d’usine textile à la retraite et la mère a élevé ses sept enfants -, que Nabil Ayouch les a repérés. Abdelilah, déjà comédien amateur, s’était présenté de lui-même au casting. Sa décontraction et son aisance naturelles lui avaient permis d’être immédiatement retenu pour un rôle… qui n’était d’ailleurs pas celui, plus important, qu’il interpréterait – à savoir le personnage de Hamid, jeune délinquant jouisseur converti à l’islam salafiste en prison. Plus réservé, Abdelhakim, aujourd’hui étudiant en informatique de gestion, n’avait pas du tout songé à être candidat. Il a rejoint la distribution plus tard pour interpréter le rôle du frère de Hamid, attiré par ce dernier dans les rangs islamistes et qui se révèle être le plus extrémiste des deux.

Incroyable, cette aventure sur la Croisette ? Abdelilah assure que non. Il est ravi, bien sûr, mais pas totalement étonné. Avant le début du tournage – lors du long processus qui, selon la « méthode Ayouch », consiste à familiariser petit à petit les acteurs amateurs à l’univers du cinéma -, n’avait-il pas déclaré spontanément : « Il faut que ce film aille à Cannes ! » « Mais on n’a pas encore commencé ! » lui avait alors rétorqué, éberlué, le cinéaste. Ce n’était pourtant pas une phrase en l’air : Ab delilah veut mener une carrière d’acteur et souhaite que son passage sur la Croisette facilite ce rêve d’enfant. Apprenant il y a un mois la sélection des Chevaux de Dieu, dont le titre est tiré d’un hadith évoquant l’appel au djihad, il avait écrit sur sa page Facebook : « Attelez les chevaux, on va à Cannes ! »

Terrorisme

Incarner des kamikazes qui habitaient leur quartier, et qu’ils ont donc forcément croisés déambulant dans les mêmes ruelles et jouant au foot sur les mêmes terrains vagues, leur a-t-il posé un problème ? « Au contraire, s’exclame Abdelilah. En jouant bien nos rôles, on démontre qu’à Sidi Moumen, dont l’image a été salie, il y a des talents, et pas seulement des terroristes. »

L’Algérien Nabil Asri, premier rôle du Repenti, de Merzak Allouache, sélectionné pour la Quinzaine des réalisateurs, incarne aussi un djihadiste. Mais un djihadiste qui a renoncé à la violence à la faveur de la loi sur la « concorde civile » du président Bouteflika. Nabil Asri assure être carrément tombé « amoureux de ce rôle, qui [lui] permet de contribuer à écrire l’histoire de [son] pays ». Il a aimé jouer « ce vrai personnage de cinéma, qui parle peu, ce qui est bien pour s’exprimer comme acteur ». Ce qui ne signifie pas qu’il a pris à la légère le scénario très sombre du film évoquant le meurtre d’une jeune fille enlevée par les islamistes armés et la recherche de sa tombe : « J’ai pleuré après avoir lu le texte, qui ne met en scène que des victimes. Mon personnage, certes complice, n’a pas assassiné lui-même, je pense. Il sait que ce n’est pas ça, l’islam. »

Stéphane Soo Mongo et Sabrina Hamida, amoureux affrontant le racisme de leurs communautés.

© Or Production

Comédien professionnel, habitué des planches du Théâtre national d’Alger, Asri fait partie de la petite troupe d’acteurs fidèles à Merzak Allouache et prêts à tout pour lui. Comme à tourner dans une région, à 200 km au nord de Béchar, où il fait souvent – 10 °C. Ou comme à perdre 8 kg avant le clap de la première scène. Il en a déjà repris 4…

Sabrina et ses quarante frères

Chaque année, un film inattendu, le plus souvent un premier, fait l’événement à Cannes. Parce que son sujet, son auteur ou son style impressionnent les festivaliers, notamment les critiques, volontiers féroces sur la Croisette. En 2012, c’est Rengaine, le long-métrage que l’écrivain Rachid Djaïdani a mis près de neuf ans à réaliser par petits bouts, sans moyens, qui a connu cet heureux sort. Le sujet, politiquement incorrect, est pourtant banal : un jeune Noir chrétien, Dorcy, veut épouser une jeune Maghrébine musulmane, Sabrina. Projet qui se heurte à l’opposition de leurs communautés… La langue colorée et impertinente de l’auteur (« ta fête de mariage, je la regarderai direct dans les faits divers »), les libertés qu’il prend avec le réalisme (les frères de Sabrina sont 40), la puissance de sa réalisation font que Rengaine, qui n’a pas encore de distributeur, ne ressemble à rien de connu. Sinon à l’étonnant Donoma, sorti l’an dernier et réalisé par Djinn Carrénard, un ami de Djaïdani. 

Cinéphile depuis la fin de son adolescence – il voit deux films par jour -, il a pour acteurs préférés Al Pacino et Johnny Depp. Comme le premier, qui est aussi réalisateur, il entend mener une carrière lui permettant de vivre des expériences aussi différentes que possible. Il écrit aujourd’hui une pièce sur le Printemps arabe. Un texte plein de légèreté, espère-t-il, mais qui veut démontrer que « la population et surtout les jeunes doivent reprendre la parole ». Sans violence, « car le chaos ne profite jamais au peuple en dernier ressort ».

Modèles

S’il a un temps arpenté les planches du centre culturel Blaise-Senghor de Dakar, le Sénégalais Souleymane Seye Ndiaye (30 ans) exerce depuis 2005 le métier de mannequin. Il a d’ailleurs été élu Golden Boy de l’Afrique de l’Ouest en 2007. Et c’est justement parce qu’il l’avait vu dans un défilé que Moussa Touré, le réalisateur de La Pirogue, sélectionné (et acclamé) dans la catégorie Un certain regard, a songé à l’engager. Il incarne donc le capitaine de l’embarcation qui doit conduire une trentaine d’Africains du Sénégal jusqu’aux îles Canaries (Espagne). Un rôle de composition pour lui qui n’a appris à bien nager que pendant le tournage et qui, contrairement à d’autres acteurs du film, n’a jamais songé à émigrer. « Je sais bien que l’eldorado n’existe pas, dit-il. Il vaut mieux faire ce que l’on a à faire là où l’on est. » La chance lui a souri, et il espère que son passage à Cannes pourra lui servir de rampe de lancement pour ressembler à ses modèles Will Smith, Denzel Washington ou Nicolas Cage.

"Arabo-versaillaise"

Sabrina Hamida, l’héroïne de Rengaine, n’avait pour sa part jamais joué avant que l’écrivain et cinéaste Rachid Djaïdani, connaissance parisienne du quartier de Montmartre, ne lui propose de « rentrer dans son histoire ». Jolie brune trentenaire à la coiffure afro, « Arabo-Versaillaise » née de père algérien et de mère française, elle travaille depuis quatre ans pour la société de production cinématographique Point du jour après un début de carrière dans la musique. Seule femme du film, dans lequel elle fait face à d’innombrables frères qui s’opposent à son mariage avec un Noir, elle a conscience de porter un message. « On parle du repos du guerrier, précise-t-elle en riant, jamais de celui de la guerrière, ce n’est pas un hasard. » Même si elle a un Algérien pour compagnon, le sujet lui parle, car elle est toujours « trop française pour les uns et trop arabe pour les autres ».

Continuera-t-elle la comédie ? « Trop tôt pour y penser », répond-elle, toute au plaisir d’être sur la plage du Carlton, où l’équipe du film donne des interviews. Le film terminé, elle ne l’a découvert que sur la Croisette et, tellement prise par ce qui se passait sur l’écran, elle ne s’est pas vue jouer. Pour l’instant, la métamorphose du conte qu’est Rengaine en conte de fées cannois grâce à sa sélection dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs suffit à son bonheur. Parions qu’on reverra sur le grand écran cette jeune femme qui joue et parle « cash », comme le film. 

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Renaud de Rochebrune, envoyé spécial à Cannes.

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