Culture

Voyage au bout du monde, par Alain Mabanckou

Chronique littéraire d’Alain Mabanckou, écrivain franco-congolais.

Mis à jour le 12 juin 2015 à 12:25
Alain Mabanckou

Par Alain Mabanckou

Alain Mabanckou est écrivain et professeur de littérature francophone à UCLA (États-Unis). Depuis 2016, il occupe la chaire de création artistique au Collège de France.

Dans le train des auteurs invités au festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, j’avais un livre entre les mains : Dernières Nouvelles du Sud, de l’auteur chilien Luis Sepúlveda. J’avais déjà lu plusieurs romans de cet écrivain, en particulier le magistral Le vieux qui lisait des romans d’amour. Je découvrais alors un imaginaire généreux traversé par un respect profond de la nature. Dans ce sens, Sepúlveda est un écrivain du peuple, et c’est d’ailleurs ce qu’il exprime dans la préface des Dernières Nouvelles du Sud :

« […] mes livres s’ordonnent toujours tout seuls, leur organisation est aléatoire, anarchique, parce qu’ils ne veulent pas être la mémoire de l’auteur mais une mémoire collective […] ».

Sepúlveda a entamé un long voyage avec son ami photographe, David Mordzinski. Un voyage commencé en 1996 vers le sud du monde à travers la Patagonie, de San Carlos de Bariloche, puis à partir du 42e parallèle sud, jusqu’au cap Horn, avant de faire demi-tour par l’île de Chiloé. Les deux amis assistaient au passage à la fin « d’une époque dans le sud du monde ».

Dernières nouvelles du Sud, de Luis Sepúlveda et Daniel Mordzinski, Métailié, 196 pages, 23 euros.

Clin d’oeil à Jack Kerouac peut-être, un des chapitres s’intitule « Sur la route », et on entre dans la culture des Indiens de Patagonie, leur mode de vie, leur résistance pendant la période de la Conquête par ceux-là qui étaient animés par le désir de tout anéantir, y compris la beauté, pour des raisons économiques. L’Homme est pointé du doigt pour sa cupidité, sa soif du profit immédiat au détriment de ce que sera notre planète dans le futur.

Tout au long du livre c’est donc une sorte « d’inventaire de pertes » qui est dressé par ces deux voyageurs presque égarés mais dont la seule boussole est l’urgence de conserver les traces d’une civilisation. On retrouve les deux compères à table ou dans un bar à Buenos Aires. Ils sont aussi du côté du lac Nahuel Huapi, au nord du 42e parallèle dans la ville de San Carlos de Bariloche, une ville si ordonnée « qu’on a l’impression de se trouver dans une bourgade suisse abandonnée par erreur sous ces latitudes ». Ils se retrouvent à Punta Arenas, avec « les eaux couleur d’acier du détroit de Magellan », puis à Porvenir, où deux pionniers, Antonio Radonic et José Böhr, presque un siècle avant, avaient décidé de créer le premier cinéma du bout du monde, et ont réalisé le premier film de fiction chilien : Le Billet de loterie.

Dernières Nouvelles du Sud devient alors, pour nous autres, comme des nouvelles d’espoir du bout du monde, mais avec, aussi, ce cri d’alarme qui devrait nous tirer de notre immobilité devant ce monde qui s’efface…