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Qui peut sauver le Mali ?

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Crise malienne : Alger se fait attendre

Pour les capitales ouest-africaines et occidentales, l’Algérie doit s’impliquer plus encore dans la crise malienne.

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Mis à jour le 21 juin 2012 à 12:47

L’Algérie semble bien discrète. À Bamako, cette réserve est considérée comme une forme de complicité avec les rebelles et les djihadistes du Nord, ou tout du moins comme le signe d’un désintérêt pour cette crise qui menace de déstabiliser toute la région par une propagation de l’islamisme radical. Une impression partagée dans bon nombre de capitales ouest-africaines. « Nos frères algériens ont commis quelques erreurs. […] Ils doivent se ressaisir », a déclaré le 4 juin à nos confrères de RFI Mohamed Bazoum, le ministre nigérien des Affaires étrangères. Sa principale critique porte sur le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc), basé à Tamanrasset, censé lutter contre le terrorisme et l’insécurité dans la région mais qui, selon le chef de la diplomatie nigérienne, « a été mis en hibernation ». « Il est incontestable que, jusqu’à présent, l’attitude de l’Algérie face à la menace représentée par Aqmi sur son flanc sud a été ambiguë et a pu confiner au double, voire au triple langage », peut-on lire dans un rapport d’information parlementaire français, rédigé par le député socialiste François Loncle, un proche du président burkinabè, Blaise Compaoré. L’argument juridique renvoyant à la Constitution algérienne, qui interdit toute intervention militaire hors du territoire « n’est pas parfaitement convaincant, dans la mesure où personne n’en a proposé l’amendement », explique le parlementaire.

Agacement

À Alger, ces critiques ont le don d’agacer. De fait, la diplomatie algérienne fut la première à condamner le coup d’État militaire qui a renversé, le 21 mars, le président Amadou Toumani Touré. Grand connaisseur de l’irrédentisme touareg pour avoir été le parrain du pacte de paix signé, à Tamanrasset, en 1992, entre les indépendantistes et le gouvernement malien, le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, n’a cessé de le répéter : « L’Algérie n’acceptera jamais une remise en question de l’intégrité territoriale du Mali » a-t-il affirmé, le 5 avril, au quotidien français Le Monde.

Les arguments constitutionnels interdisant une intervention militaire n’ont pas convaincu Paris.

Depuis la chute de l’axe Tombouctou-Kidal-Gao dans l’escarcelle des indépendantistes du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) alliés aux salafistes d’Ansar Eddine et de leurs partenaires d’Aqmi, Alger échange en permanence des informations avec l’armée malienne et les services américains. Le général Carter Ham, commandant des forces armées américaines pour l’Afrique (Africom), s’est même rendu dans la capitale algérienne pour y rencontrer le président Abdelaziz Bouteflika et dessiner les contours d’une réplique à la création d’un Tora Bora (le sanctuaire afghan de Ben Laden) au Sahel.

Au sein des instances de l’Union africaine (UA), l’Algérien Ramtane Lamamra, qui dirige la commission Paix et Sécurité, est en contact quasi permanent avec les services du Béninois Boni Yayi, président en exercice de l’UA. Ce dernier a d’ailleurs dépêché à Alger, le 5 juin, un de ses missi dominici, le ministre des Sports Didier Aplogan. Et c’est un autre Algérien, Saïd Djinnit, représentant de l’ONU en Afrique de l’Ouest, qui gère le dossier malien pour le compte du secrétaire général Ban Ki-moon.

Dans les couloirs du ministère flambant neuf des Affaires étrangères, aux Annassers, sur les hauteurs d’Alger, on préfère ironiser sur les accusations d’« attentisme », alors que sept ressortissants – des diplomates enlevés à Gao – sont retenus en otage dans le nord du Mali. « Que ceux qui nous accusent de ne rien faire fassent le dixième de ce que nous réalisons quotidiennement pour les populations du Nord-Mali », lance un ancien ambassadeur au Mali. Par le biais du Croissant-Rouge, l’Algérie abrite, nourrit et soigne près de 15 000 réfugiés civils, « toutes ethnies confondues », précise notre interlocuteur. Et ce depuis plus de deux mois et sans aucune assistance étrangère. Sur instructions de Bouteflika, un pont aérien a été organisé pour acheminer plus de 25 000 tonnes de vivres et de médicaments dans les camps de réfugiés maliens en Mauritanie et au Niger.

Engagement

Quant à l’armée algérienne, elle a fait pression sur le MNLA pour obtenir la libération d’une centaine de soldats maliens détenus « dans des conditions inhumaines », selon l’envoyée spéciale du quotidien francophone algérois El Watan, Salima Tlemçani. Et malgré la règle prévue de boycotter tout régime issu d’un putsch, l’armée algérienne n’a pas souhaité exclure du Cemoc les représentants de l’armée malienne. Mieux : en sa qualité de patron du renseignement malien, le lieutenant-colonel Sidi Alassane Touré assure la présidence tournante de la structure réunissant les services similaires des quatre pays du Cemoc (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger) mais aussi du Nigeria, du Burkina Faso et du Tchad.

« Tout cela est vrai, mais nous jugerons l’engagement de l’Algérie sur son attitude lors de la saisie du Conseil de sécurité de l’ONU par l’Union africaine et au cours des discussions à New York », analyse un haut diplomate ouest-africian. Ce processus doit commencer dans les tout prochains jours, conformément à l’initiative de Boni Yayi et à la décision du sommet de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), le 6 juin, à Lomé. Notre interlocuteur promet « des discussions houleuses à Addis-Abeba ».

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Par Cherif Ouazani, envoyé spécial et Philippe Perdrix