Politique

Syrie : le CNCCD, l’autre opposition

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Haytham Manna, président du CNCCD à l’étranger, le 9 novembre 2011 au Caire.

Haytham Manna, président du CNCCD à l'étranger, le 9 novembre 2011 au Caire. © Khaled Desouki/AFP

Concurrent du Conseil national syrien, le Comité national de coordination pour le changement démocratique refuse la lutte armée, toute intervention extérieure et la communautarisation. Mais il n’est guère entendu par la communauté internationale.

Au-delà de sa supériorité militaire, la force du régime syrien tient dans sa assabiya, cette solidarité à toute épreuve qui soude toutes ses composantes en vue de sa survie. Face à la cohésion du système Assad, c’est la fitna qui règne dans l’opposition, une mésentente qui mine son action et fait écho aux dissensions internationales sur la question syrienne.

Pendant les premiers mois de la contestation, les observateurs ont désespérément scruté la scène révolutionnaire pour y trouver une formation d’opposition représentative, comparable au Conseil national de transition libyen (CNT). Durant le printemps et l’été 2011, les rassemblements d’opposants se sont multipliés. En vain, jusqu’au 2 octobre 2011, quand a été officiellement lancé à Istanbul le Conseil national syrien (CNS), dirigé par Burhan Ghalioun, un sociologue exilé en France. « Le CNS est le cadre qui réunit les forces de l’opposition et de la révolution pacifique. Il est le représentant de la révolution syrienne à l’intérieur et à l’extérieur », déclarait-il alors.

Mais quatre jours plus tard, un autre groupe d’opposants, créé beaucoup plus discrètement le 25 juin 2011 à Damas, annonçait la formation de son bureau exécutif : le Comité national de coordination pour le changement démocratique (CNCCD, 16 partis). « L’opposition nationale syrienne est constituée de deux parties, la plus importante se trouvant en Syrie [le CNCCD, NDLR], l’autre étant localisée à l’extérieur », déclarait un de ses membres, Abdelaziz al-Kheir. Une querelle de légitimité entre opposition en exil et opposition intérieure a ainsi vu le jour. Elle se doublait du reproche fait au CNS d’être sous l’influence des Frères musulmans, tandis que le CNCCD se voyait accusé de vouloir transiger avec le régime.

Laïque

Mais sur la scène internationale, c’est le CNS qui a triomphé. Favorisée par la puissante Turquie, parrainée par le richissime Qatar et inlassablement présentée comme le seul interlocuteur légitime par Al-Jazira, la formation en exil est parvenue à occuper tout l’espace médiatique consacré à l’opposition. Le 1er avril, les « Amis de la Syrie » – et du CNS – reconnaissaient celui-ci comme « représentant légitime » des Syriens.

Pourtant, le 24 mai, Burhan Ghalioun a présenté sa démission de la présidence du CNS, trahissant la fragilité de la coalition et son impuissance à rassembler. « L’initiative des « Amis de la Syrie » n’a rien donné. Sur ces 72 pays, plus de 50 nous contactent maintenant parce qu’ils ne croient plus au CNS », constate le président du CNCCD à l’étranger, Haytham Manna, navré que les Occidentaux aient demandé au CNCCD de se rallier au CNS plutôt que de s’unir en un congrès équitable. Des tentatives de rapprochement ont bien eu lieu. La plus prometteuse a abouti aux accords du Caire du 30 décembre 2011. Signés par Ghalioun et Manna, ils établissaient les principes consensuels de leur combat politique. Mais, quelques jours plus tard, plusieurs membres du CNS ont désapprouvé le document, marquant une nouvelle rupture. Face à l’aggravation de la situation en Syrie, les deux groupes en sont venus à s’opposer radicalement sur des points cruciaux. Quand le CNCCD est resté fermement attaché à sa devise des « trois non » – non aux armes, non à la communautarisation, non à l’intervention extérieure -, le CNS a apporté son soutien aux insurgés de l’Armée syrienne libre (ASL) et appelé à une action militaire étrangère. Et quand le CNS exige le départ immédiat d’Assad, le CNCCD refuse d’en faire un préalable incontournable aux négociations avec le régime.

Laïque, le CNCCD soupçonne les Frères musulmans qui dominent le CNS d’oeuvrer pour un État islamique. « La révolution syrienne de 1925 avait postulé « la religion est à Dieu et la nation est pour tous », rappelle Manna. Sur la base de ce principe, notre groupe ne peut pas faire de concessions à des partis qui, bien qu’opposés au régime, veulent ostraciser par leur discours et leur programme une bonne partie de la population, dont 30 % n’est pas sunnite. » Les plus radicaux du CNS reprochent au CNCCD de faire le jeu d’Assad. Manna accuse pour sa part le CNS de se comporter dans l’opposition de la même manière que le régime. « Le despotisme est apparu au sein de l’opposition avec un CNS qui se veut seul représentant du peuple, et la corruption y entre avec l’argent du Golfe », assure-t-il.

Autre blâme adressé par le CNCCD à certains membres du CNS, celui de recourir, comme le régime, à la désinformation. « Pour certains populistes, la guerre est une tricherie et il faut tricher pour gagner. Ils pensent qu’il est permis de manipuler, de faire de la propagande et d’utiliser les mêmes armes que le pouvoir pour le défaire », ajoute-t-il. Et de citer le cas du double attentat du 10 mai à Damas, instantanément attribué au régime par le CNS, et celui du massacre de Houla, le 25 mai, où le CNS s’est bien gardé de signaler que l’exécution de plusieurs habitants prorégime par des insurgés avait motivé les représailles de l’armée.

Enfin, pour le CNCCD, les doutes maintes fois exprimés par le CNS sur le plan de sortie de crise de Kofi Annan trahissent sa volonté de faire capoter cette initiative de la dernière chance. Fervent partisan de la solution politique, Manna appelle Annan « à convoquer une conférence internationale sur la Syrie, avec tous les États qui soutiennent et qui combattent Assad, toutes les factions syriennes, et à leur dire : « J’ai proposé un plan, et le faire échouer signifie que vous voulez autre chose : alors que voulez-vous ? » » Et quand le CNCCD dit espérer des autorités russes qu’elles fassent pression sur le régime, le CNS l’accuse d’être inféodé à Moscou…

Seul bénéficiaire de cette défiance, le pouvoir d’Assad. Pour le professeur Abou Diab, politologue et professeur à l’université Paris-Sud, « si le CNS et le CNCCD persistent dans leurs disputes, les insurgés de l’ASL vont prendre le destin de la révolution en main. Mais s’ils parviennent à s’unir, les manifestants leur redonneront confiance et ils deviendront une vraie force d’opposition efficace ». Le 17 mai, l’ensemble de l’opposition devait se retrouver au Caire. La tentative a une nouvelle fois avorté. CNS et CNCCD s’en sont à nouveau rejeté mutuellement la responsabilité.

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