Société

Chine – Singapour : déferlantes xénophobes

Deux faits divers mettant en cause l’un un Britannique, l’autre un Russe provoquent une déferlante de xénophobie en Chine et à Singapour.

Mis à jour le 13 juin 2012 à 12:14

Liste de tous les étrangers en main, l’officier de police frappe de porte en porte. Trois mois durant, il va devoir contrôler un à un tous les résidents du quartier dont il a la charge. Numéros de passeport, validité du visa et du contrat de travail… Tout est passé au peigne fin. Et tant pis pour les contrevenants : ils auront une semaine pour faire leurs bagages. Bien sûr, certains tentent d’échapper aux investigations policières, mais un standard téléphonique a été mis en place par la mairie de Pékin. Il permet de dénoncer toute personne en situation irrégulière. Cette « campagne des cent jours » n’a rien de fortuit. Elle est l’illustration de ce qu’il faut bien appeler une flambée de xénophobie.

Objectif de la campagne des cent jours ? Expusler tous les étrangers en situation irrégulière.

 « Virez ces ordures ! » Il y a d’abord eu l’expulsion, début mai, de l’Américaine Melissa Chan, la correspondante d’Al-Jazira à Pékin, dont le visa a été annulé. C’est la première journaliste étrangère expulsée depuis quatorze ans. Une semaine plus tard, deux vidéos postées sur les réseaux internet ont provoqué un déferlement de haine raciste. La première montre un jeune Britannique passablement éméché en train de violer une jeune femme en pleine rue, avant d’être tabassé par des passants et laissé pour mort. La seconde, un violoniste russe insultant grossièrement une vieille dame dans un train. Le malotru a été licencié par son employeur, l’orchestre symphonique de Pékin, et prié de quitter le pays au plus vite. Jusque-là, rien de vraiment scandaleux.

Ce qui l’est davantage, c’est le ton des commentaires suscités sur internet par ces incidents. Célèbre présentateur de la chaîne publique CCTV, Yang Rui dérape, par exemple, sur son microblog : « Le ministère de la Sécurité publique, écrit-il, doit virer ces ordures d’étrangers », qu’il accuse de s’adonner à des activités aussi répréhensibles que « la traite des êtres humains » ou « l’espionnage ». Évoquant le cas de Melissa Chan, il s’enflamme : « Nous avons expulsé cette pute et fermé le bureau d’Al-Jazira. Faisons taire tous les dénigreurs de la Chine, et virons-les ! » Yang Rui sera ultérieurement prié de présenter des excuses. Ce dont il s’acquittera sans beaucoup de conviction.

Cette campagne contre les sans-papiers ne vise-t-elle pas aussi à faire oublier les divers scandales de corruption dont la Chine est actuellement le théâtre ? Mieux vaut sans doute parler de Melissa Chan que de Bo Xilai, l’ancien chef du Parti communiste de Chongqing accusé de détournement de fonds, et de son épouse, soupçonnée du meurtre d’un ressortissant britannique. Pour sauver la face, rien de tel que de faire vibrer la fibre nationaliste. Ce n’est certes pas la première fois que les autorités auraient recours à ce stratagème. Sans remonter jusqu’à la révolte des Boxers (1900) ou à la Révolution culturelle (1966-1976), on se souvient qu’en 2008 le passage mouvementé de la flamme olympique à Paris fut suivi, en Chine, par de virulentes manifestations anti-Français…

Guerres de l’opium. « C’est un pays qui peut très vite devenir xénophobe, explique James McGregor, consultant en communication et ancien président de la Chambre de commerce sino-américaine. Les guerres de l’opium, par exemple, sont très largement abordées dans les programmes scolaires, ce qui contribue à donner une image négative des étrangers. »

Un récent sondage sur internet montre d’ailleurs une large adhésion de la population : 94,3 % des personnes interrogées se déclarent favorables au renforcement des contrôles visant ceux que l’on appelle ici les san fei – littéralement, les « trois illégalités » : revenu, résidence et visa.

Du coup, le comportement des expatriés est devenu l’un des sujets les plus débattus sur le Net. Loin devant l’affaire Bo Xilai. 

Singapour, le 12 mai. Un banal accident de la circulation dans le centre de la capitale révèle la profondeur du ressentiment anti-Chinois.

Au volant de sa Ferrari, un jeune Chinois percute à plus de 200 km/h un taxi en plein centre-ville. Bilan : trois morts. Très vite, la vidéo de l’accident déchaîne les passions anti-Chinois. Et la publication d’un éloge funèbre du chauffard dans le Straits Times, le quotidien d’État aussitôt rebaptisé par certains « Prostitute Times », n’arrange évidemment pas les choses. Une demi-page pour ce fu er dai (« enfant gâté de la seconde génération ») – il était le fils d’un riche investisseur chinois – et pas un mot pour ses victimes… Trop c’est trop. Les cinq millions de Singapouriens manifestent bruyamment l’exaspération que leur inspire le favoritisme du gouvernement à l’égard des expatriés chinois.

Attirer talents et capitaux étrangers à coups de passe-droits ? L’opération n’est pas sans risques.

Très vite, les internautes hongkongais, en lutte eux aussi contre l’« invasion des criquets », autrement dit, les Chinois du continent, leur apportent leur soutien. Eux-mêmes sont excédés par l’engorgement des maternités, où accouchent chaque année des milliers de Chinoises contournant la loi de l’enfant unique, par la hausse des prix de l’immobilier et par la grossièreté des continentaux, aux antipodes des valeurs culturelles de l’ex-enclave britannique.

Favoritisme. Mais, à Singapour, le ressentiment est encore bien plus profond, car c’est toute la politique d’immigration du gouvernement visant à attirer capitaux et talents étrangers qui est remise en question. Sur cette île de 640 km² qui est le troisième pays le plus riche du monde, les travailleurs étrangers représentent 25 % de la population. Beaucoup trop, selon les insulaires, qui dénoncent l’injustice du système des bourses d’études, systématiquement attribuées aux étrangers (Chinois et Indiens en tête), l’exemption du service militaire dont ces derniers bénéficient et la préférence que leur manifestent les employeurs.

Pour désamorcer la grogne, Kasiviswanathan Shanmugam, le ministre des Affaires étrangères, a finalement assisté aux funérailles du chauffeur de taxi et promis de pourvoir à l’éducation de sa fille. Trop tard. Lors de l’élection partielle de Hougang, le 25 mai, le candidat du pouvoir a été battu.

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Sébastien Le Belzic, à Pékin et Juliette Morillot