Société

Les Bidoun, ces apatrides du Golfe

Connus sous le nom de Bidoun, ils sont plusieurs dizaines de milliers à être privés de la citoyenneté des pays où ils sont nés. Mais certains ont trouvé une parade inattendue pour recouvrer leurs droits.

Par - C.Hall et M. Peel
Mis à jour le 28 juin 2012 à 13:03

Rassemblement de Bidoun, à Jahra, à 50km de Koweït City, le 6 janvier 2012. © AFP

Ahmed a un passeport des îles Comores. Mais il n’y a jamais mis les pieds et peinerait à les situer sur une carte. Né et résidant aux Émirats arabes unis (EAU), il fait partie des apatrides qui ont acquis la nationalité de cet archipel d’Afrique orientale avec lequel ils n’ont aucun lien pour s’assurer une nationalité officielle afin de pouvoir voyager et accéder aux services de base.

Cette histoire insolite illustre la situation ubuesque de centaines de milliers de Bidoun, ces résidents de longue date dont les ancêtres ont négligé de demander des papiers d’identité officiels. Privés de ces documents essentiels, ils doivent se débrouiller tant bien que mal, sans garantie d’accès aux soins médicaux, à l’éducation et à l’emploi. En 2011, au Koweït, où leur nombre est estimé à 105 000, certains d’entre eux ont été arrêtés après avoir manifesté contre le refus du gouvernement de leur accorder la citoyenneté.

Les manifestations des Bidoun du Koweït n’ont pas été suivies ailleurs, mais on trouve des apatrides dans tout le Golfe. Ils seraient, selon l’ONU, 70 000 en Arabie saoudite, et entre 30 000 et 100 000 aux EAU.

Les soulèvements arabes ont creusé le fossé entre les Bidoun et les citoyens – généralement aisés – de la région, d’autant que les subventions étatiques et les hausses de salaires pour enrayer les risques d’agitation ont rendu la citoyenneté encore plus attrayante. Le Printemps arabe les a également fragilisés. Ils sont souvent assimilés par des gouvernements aux abois à des étrangers infiltrés d’Irak ou de Syrie.

Zones d’ombre

Aux EAU, le cas singulier des passeports comoriens a remis la question sous les feux de l’actualité. Selon Zoubert A. Soufiane al-Ahdal, ambassadeur des Comores aux EAU, au moins un millier de résidents apatrides s’en sont procurés, ce qui leur permet de remplir les formalités administratives, de plus en plus strictes, pour obtenir, par exemple, les documents nécessaires à l’achat d’un véhicule, voire, paradoxalement et à plus long terme, un passeport émirati. Difficile de savoir qui finance l’achat de ces passeports. Deux des quatre Bidoun interrogés par le Financial Times déclarent que le gouvernement des EAU a payé les leurs. Une affirmation que l’ambassadeur Ahdal nie, tandis que les autorités émiraties se refusent à tout commentaire.

Des militants des droits de l’homme estiment cependant que, depuis le début des soulèvements arabes, de larges zones d’ombre entourent les démarches des apatrides pour s’assurer une nationalité étrangère. Échaudés par l’agitation politique, notamment entretenue par les islamistes, les Émiratis ont commencé à utiliser la nationalité comme une arme juridique, à l’instar du Qatar, qui avait révoqué celle de 6 000 personnes en 2005. L’an dernier, les EAU ont retiré la citoyenneté à sept membres d’Al-Islah, une organisation islamiste, faisant d’eux des Bidoun. Plusieurs d’entre eux ont ensuite été arrêtés pour avoir refusé de s’engager par écrit à prendre un nouveau passeport.

Menaces d’expulsion

« Partout où elle est exclusive, la citoyenneté peut être utilisée comme une arme », observe Michael Stephens, expert au Royal United Services Institute de Doha. Human Rights Watch rapporte ainsi que, le mois dernier, Ahmed Abd al-Khaleq, né aux EAU, craignait d’être expulsé pour avoir pris la nationalité comorienne. Il est l’un des cinq militants démocrates incarcérés en 2011 pour avoir insulté les dirigeants du pays, avant d’être graciés. Les autorités ont refusé de commenter son cas, rappelant que des milliers de Bidoun s’étaient vu accorder la nationalité émiratie après que le président de la confédération, Cheikh Khalifa Ibn Zayed Al Nahyan, se fut engagé en 2006 à résoudre le problème. 

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© Financial Times et Jeune Afrique