Justice

Exclusif – Rodney King : « La ségrégation raciale perdure, même si les choses s’améliorent »

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Rodney King, icône malgré lui, est décédé à l'âge de 47 ans.

Rodney King, icône malgré lui, est décédé à l'âge de 47 ans. © Reuters

Le 17 juin, jour où « Jeune Afrique » (n° 2684) publiait dans ses colonnes un entretien exclusif avec Rodney King, ce dernier était retrouvé sans vie dans sa piscine. Après avoir été passé à tabac par quatre policiers en 1991, il était devenu le symbole des violences policières commises contre les Africains-Américains. Entretien posthume.

C’était il y a un peu plus de un mois à Harlem, dans un centre culturel noir américain. Rodney King présentait The Riot Within, un livre tiré de l’histoire de sa vie. Une vie irrémédiablement marquée par le terrible passage à tabac que lui infligèrent quatre policiers de Los Angeles, en 1991. Une vidéo prise par un témoin avait fait le tour du monde… Un an plus tard, le scandaleux acquittement des quatre accusés provoqua de sanglantes émeutes (53 morts), les plus graves qu’aient connues les États-Unis depuis les années 1960.

Vingt ans plus tard, beaucoup de choses ont changé. Rodney King s’efforce (avant sa mort) de surmonter le démon de l’alcool, la police de Los Angeles est désormais citée en exemple, et les ex-quartiers noirs de Los Angeles, théâtre des émeutes, sont majoritairement peuplés de Latinos. Mais une chose est restée la même. Comme le montre la récente affaire Trayvon Martin – un adolescent noir tué par un vigile blanc en Floride -, il est toujours aussi difficile d’être un jeune homme noir aux États-Unis. Malgré l’élection de Barack Obama et les discours apaisants de Rodney King.

Jeune Afrique : Pourquoi avoir écrit ce livre, plus de vingt ans après le drame dont vous avez été la victime ?

Icône malgré lui

Né d’un père alcoolique, Rodney King, 47 ans, fut élevé à Pasadena, en Californie, par une mère témoin de Jéhovah. Très tôt, il eut maille à partir avec la justice. Jusqu’à cette nuit du 3 mars 1991, où, ivre, il tenta d’échapper à la police alors qu’il était en liberté conditionnelle. On connaît la suite. Son visage tuméfié fut l’une des images-chocs des années 1990. De même que l’appel désespéré qu’il lança pendant les émeutes de Los Angeles : « Ne pouvons-nous pas simplement vivre ensemble ? » Cette phrase, il souhaite qu’elle soit gravée sur sa tombe… Dans The Riot Within, King revient sur ce drame et ne cache pas les erreurs qu’il commit par la suite, notamment la dilapidation des 4 millions de dollars de dommages et intérêts obtenus lors de son procès civil. Ruiné, aux prises avec des problèmes d’alcool, il a participé en 2008 à une émission de téléréalité consacrée aux célébrités en cure de désintoxication. De temps en temps, la police de Los Angeles le sollicite pour animer des ateliers avec des jeunes de la ville. Maigre consolation… J.-E.B.

Rodney king : Le monde évolue. Les générations futures seront les témoins de changements encore plus profonds, qui vont, je crois, dans la bonne direction. J’ai écrit ce livre pour apporter quelque chose de positif. Je voulais raconter, avec mes mots, ce qui m’était arrivé. Pour les jeunes générations, mes enfants et mes petits-enfants. Je ne voulais pas qu’ils découvrent mon histoire au détour d’un article de journal. L’accueil réservé à ce livre est, pour l’instant, très chaleureux.

Vingt ans après, quelles traces gardez-vous de cette nuit du 3 mars 1991 ?

Des traces physiques, des cicatrices sur mon visage et sur ma jambe brisée cette nuit-là. J’ai encore des migraines, mais je n’y pense plus autant qu’avant. J’ai guéri, j’ai surmonté ce traumatisme, même s’il m’arrive encore de faire des cauchemars. Il faut savoir pardonner pour aller de l’avant et grandir. La haine n’apporte rien de bon. S’appesantir sur le passé non plus.

Que pensez-vous de l’affaire Trayvon Martin ?

Il y a évidemment des ressemblances avec ce qui m’est arrivé. Quand, pour la première fois, j’ai entendu le cri terrifié de Trayvon sur les bandes audio de la police, il m’a paru étrangement familier. C’était le même cri que j’ai poussé il y a plus de vingt ans [l’enquête n’a pas encore permis d’établir avec certitude si la voix en question est celle de Trayvon Martin ou celle de George Zimmerman, son meurtrier, NDLR]. Cette nuit-là, j’ai vraiment cru que j’allais mourir. J’ai eu beaucoup, beaucoup de chance de m’en sortir. Malheureusement, cela n’a pas été le cas pour Trayvon.

Une image prise par un témoin de son tabassage par des policiers le 3 mars 1991

Comment jugez-vous l’évolution des rapports raciaux aux États-Unis ?

Ils s’améliorent, mais lentement, très lentement. Nous avons fait du chemin, mais beaucoup reste à faire. Regardez les progrès réalisés dans le domaine des technologies. Eh bien, dans celui des relations humaines, nous sommes très en retard. La ségrégation raciale perdure, même si les choses s’améliorent. Il faudra encore du temps pour que cette ségrégation cesse complètement.

Qu’est-ce que l’élection de Barack Obama a changé, de ce point de vue ?

C’est évidemment un progrès. Un homme non blanc pour la première fois à la Maison Blanche… Le pays va dans la bonne direction. Mais je trouve Obama absent, lointain. Il ne parle pas assez des sujets qui comptent pour les Africains-Américains.

La justice critique de plus en plus ouvertement les arrestations musclées (« stop and frisk ») pratiquées par la police new-yorkaise à l’encontre, en premier lieu, des jeunes Noirs et Latinos…

Ce genre de pratiques policières est, par nature, discriminatoire envers les minorités. Ce qui fait qu’il est toujours aussi difficile d’être un jeune homme noir aux États-Unis. Aujourd’hui comme en 1991, nous sommes toujours regardés différemment.

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Propos recueillis à New York par Jean-Éric Boulin

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