Politique

Et si le glissement était désormais inéluctable en RDC ?

Il était censé rassurer les Congolais sur la tenue des élections présidentielle et législatives à la fin de 2023. Lancé le 24 décembre dernier, l’enrôlement éclair des électeurs révèle plutôt de nombreux dysfonctionnements et alimente le doute sur le respect du calendrier électoral.

Mis à jour le 20 janvier 2023 à 11:27
Roger-Claude Liwanga

Par Roger-Claude Liwanga

Chercheur à l'université Harvard, professeur de droit et de négociations internationales à l'université Emory

Denis Kadima, le président de la Ceni, lors du début de la campagne d’enrôlement en vue de l’élection présidentielle, le 24 décembre 2022. © REUTERS/Justin Makangara

Depuis presqu’un mois, la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) a choisi de s’engager dans une véritable « blitzkrieg » afin de mener à bien l’opération d’enrôlement des électeurs en vue des scrutins présidentiel et législatifs prévus à la fin de 2023.

Concept allemand signifiant « guerre éclair », la « blitzkrieg » décrit une tactique visant à remporter une victoire rapide ou décisive grâce à un engagement localisé et limité dans le temps. C’est bien à cette stratégie que la Ceni semble recourir pour boucler le processus d’identification des électeurs dans les délais constitutionnels et permettre la convocation de ces derniers en octobre pour des scrutins présidentiel et législatifs avant la fin de décembre.

Des dysfonctionnements à la pelle

La Ceni avait initialement fixé à octobre 2021 le début du recensement des électeurs sur l’ensemble du territoire congolais. Selon sa feuille de route, l’opération devait durer environ vingt mois. Mais, pour de multiples raisons, elle n’a finalement pu en donner le coup d’envoi que quatorze mois plus tard, le 24 décembre 2022. De plus, l’opération concerne d’abord dix provinces de l’ouest de la RDC– dont Kinshasa, la capitale – et doit se faire en 30 jours seulement.

À Lire En RDC, la présidentielle pourra-t-elle vraiment se tenir le 20 décembre 2023 ?

Quelques jours après le début de l’enrôlement, des dysfonctionnements ont été relevés à la pelle presque partout sur le terrain. Des citoyens congolais déplorent ainsi le nombre insuffisant de machines, la mauvaise qualité des photos sur les cartes d’électeurs, l’ouverture tardive des bureaux, le difficile repérage des centres d’enrôlement.

Pis, une vidéo publiée dans les réseaux sociaux témoigne d’un surprenant appel à contribution financière adressé par des agents de la Ceni aux Congolais venus se faire enrôler, pour l’achat du carburant destiné aux groupes électrogènes qui alimentent les machines d’enrôlement.

À ce jour, peu d’électeurs ont être recensés. À Kinshasa notamment, près d’un million d’électeurs seulement ont été enrôlés en dix jours, ce qui représente, en moyenne, 100 000 électeurs par jour, selon Didi Manara Linga, deuxième vice-président de la Ceni. Or, d’après les estimations des experts, il devrait y avoir environ 6 millions d’électeurs à Kinshasa pour les élections de 2023. Ils étaient près de 5 millions lors des scrutins de 2018. Ce qui implique mathématiquement qu’à la vitesse à laquelle elle travaille, la Ceni a besoin d’environ 50 jours pour parachever l’identification des électeurs qui ne sont pas enregistrés à Kinshasa.

Violation du calendrier

La Ceni est-elle en mesure d’enrôler tous les électeurs des dix provinces de l’ouest du pays et particulièrement ceux de Kinshasa avant le 25 janvier 2023 ? Nous acheminons-nous lentement vers une première violation du calendrier électoral par la Ceni elle-même, l’extension de la période d’enrôlement étant une éventualité à prendre en compte ? La Ceni s’en tiendra-t-elle au strict respect de ce fameux calendrier, prenant ainsi le risque d’ignorer les électeurs qu’elle n’aura pas identifiés dans les prochains jours ?

À Lire  RDC : quelles règles du jeu pour les élections de 2023 ?

Pour nombre d’analystes politiques, ces couacs et ces interrogations étaient prévisibles. Ils auraient pu être réglés. L’impréparation de la Ceni et la chicheté des moyens mis à sa disposition par le gouvernement ne l’ont pas permis. Pour ces analystes, tout serait orchestré par le régime en place pour minimiser l’engouement des électeurs à s’enrôler dans les régions où le président sortant ne serait pas assez populaire. Y aurait-il, a contrario, des machines plus performantes ou des centres d’enrôlement plus accessibles dans les zones acquises au président sortant ? Bien malin qui peut y répondre.

En tout état de cause, il faut être bien organisé pour tirer profit de la stratégie de la blitzkrieg. La Ceni doit apprendre  du fiasco des scrutins de 2018 et s’assurer du bon déroulement de l’identification et de l’enrôlement des électeurs. C’est le seul moyen de retrouver la confiance du public envers ce processus électoral.