Vie des partis

Tunisie : l’appel du 16 juin de Béji Caïd Essebsi

Beji Caïd Essebsi, lors du lancement de son mouvement, samedi à Tunis. © Fethi Belaid/AFP

L'ex-Premier ministre tunisien Béji Caïd Essebsi veut fédérer derrière lui les destouriens mais aussi la gauche pour faire contrepoids aux islamistes.

Lancé le 16 juin, au Palais des congrès à Tunis, par l’ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi (BCE), l’Appel de la Tunisie n’est-il qu’un parti politique de plus parmi les 141 déjà reconnus, ou peut-il se poser, comme l’ambitionnent ses membres, en alternative sérieuse à la coalition gouvernementale dirigée par le parti islamiste Ennahdha, majoritaire au sein de l’Assemblée nationale constituante (ANC) démocratiquement élue le 23 octobre 2011 ? Les avis sont partagés. Pour les uns, l’Appel, qui rassemble de nombreuses sensibilités, a toutes les chances de fédérer et de faire contrepoids efficacement aux islamistes. Pour les autres, l’initiative de BCE, assimilée à un retour au passé, n’a aucun avenir.

De fait, l’ex-Premier ministre n’aura pas réussi à convaincre les partis de l’opposition (issus de la gauche) de fusionner au sein d’un grand mouvement dont il serait le parrain. Mais il pourrait tout de même obtenir le ralliement de la Voie démocratique et sociale (VDS, ex-Ettajdid, d’obédience communiste), comme l’a annoncé, le 20 juin, son porte-parole, Samir Bettaïeb. Le patron de la VDS, Ahmed Brahim, rejette cependant l’idée d’une fusion dans l’Appel.

Les ex-communistes se disent intéressés par une alliance mais rejettent l’idée de fusion.

En attendant d’autres ralliements ou un éventuel front électoral, l’Appel puise ses forces essentiellement dans la vingtaine de partis issus de l’ex-Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, ex-Parti socialiste destourien, PSD), dissous au lendemain de la chute de Zine el-Abidine Ben Ali. Les journalistes présents au Palais des congrès s’accordent à dire que le lancement de l’Appel de la Tunisie ressemblait à un meeting de l’ex-parti au pouvoir, tant les ex-cadres du RCD, pourtant pas si nombreux, étaient visibles. Mais après tout, le courant destourien, historiquement incarné par le PSD et dont le RCD était l’avatar benaliste, est la famille politique naturelle de BCE, qui fut ministre de Bourguiba, président de la Chambre des députés (1990-1991), député RCD (1989-1994) et membre du comité central du RCD jusqu’à juillet 2001.

Pivot

Les ex-RCD-PSD constituent désormais la colonne vertébrale de l’Appel, qui disposera de leurs locaux et de leurs cadres dans les principales villes du pays. Le Parti national tunisien (PNT), dirigé par le richissime homme d’affaires et ancien député RCD Faouzi Elloumi, a été le premier à s’autodissoudre dans le nouveau mouvement. Elloumi aurait même mis à la disposition de l’Appel le siège du PNT dans le quartier d’affaires des Berges du lac et devrait prendre la responsabilité de ses structures. Presque tous les groupes de partis ex-RCD sont acquis à BCE, à l’exception de l’ancien ministre Kamel Morjane, encore réticent, mais qui était présent au Palais des congrès. « Comme en football, résume Mohamed Jegham, qui coiffe un groupe de partis ex-RCD sous la bannière de l’Alliance nationale, si BCE est le pivot du mouvement, c’est nous qui marquons les buts. »

Cet afflux des hommes de l’ancien régime n’est pas fortuit. Pour eux, l’Appel est une planche de salut qui pourrait leur permettre de se refaire une virginité, mais aussi et surtout de résister aux velléités du gouvernement d’interdire les candidatures des anciens responsables du RCD (mais pas des adhérents) aux élections de 2013.

BCE peut également compter sur des « amis », dont certains apparaissent publiquement et d’autres demeurent encore dans l’ombre. Dix hommes et femmes forment avec lui le comité constitutif de l’Appel, normalement jusqu’au prochain congrès. Ils ne s’étaient pas tous affichés avec le RCD, même si plusieurs d’entre eux ont frayé avec Ben Ali à un moment ou à un autre. Tous se sont engagés derrière BCE à titre individuel, sont d’envergures inégales et viennent d’horizons variés. Taïeb Baccouche, ancien ministre dans les gouvernements provisoires de Mohamed Ghannouchi et de BCE en 2011, s’est imposé comme le numéro deux de l’Appel. Universitaire linguiste de gauche, il fut secrétaire général de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) de 1981 à 1984. Il est aussi président de l’Institut arabe des droits de l’homme, basé à Tunis et dont le rôle se limite à la formation. Le choix de BCE d’en faire le numéro deux s’explique notamment par le fait que Baccouche pourrait l’aider à obtenir le soutien de l’aile gauche de l’UGTT, où il ne compte néanmoins pas que des amis. Dans ce rôle de récupération de la puissance de la centrale syndicale, qui vient de lancer une initiative de dialogue nationale favorablement accueillie par le gouvernement, Baccouche est accompagné par deux autres membres du comité constitutif : Mohsen Marzouk et Boujemaa Remili.

Lobbying

Gauchisant depuis son jeune âge, Mohsen Marzouk a travaillé toute sa vie au sein d’instances de la société civile. On ne lui connaît cependant pas la moindre critique contre Ben Ali. Dans un télégramme de l’ambassadeur américain à Tunis en date du 26 mai 2006 et diffusé par WikiLeaks, Marzouk est présenté comme le représentant de Freedom House, l’ONG américaine qui gère les fonds budgétaires destinés aux associations au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Selon le télégramme, Marzouk défend l’idée que « ceux qui sont dans l’entourage du président [Ben Ali] » devraient recevoir des assurances qu’ils « seront bien traités » lorsque ce dernier ne sera plus au pouvoir. Depuis 2008, Marzouk est secrétaire général de la Fondation arabe pour la démocratie (FAD), basée au Qatar et dont la présidence est assurée par Cheikha Mozah, épouse de l’émir. La FAD opère dans le même sens que Freedom House et que la fondation Kawakibi, au sein de laquelle siègent Baccouche et Marzouk. Au lendemain de la fuite de Ben Ali le 14 janvier, Marzouk a débarqué à Tunis pour y résider et se poser en gourou et « bienfaiteur » des militants de la société civile, auprès de qui il prêche la désobéissance civile contre le gouvernement de la troïka, qu’il qualifie d’« illégitime ». Au mois de mai 2012, il a fini par présenter sa démission de la FAD pour se mettre au service de BCE, sous l’étiquette d’« expert en transition démocratique ».

Un comité constitutif composé de dix hommes et femmes venant d’horizons différents.

Ancien syndicaliste au sein de l’UGTT, ancien dirigeant du Parti communiste tunisien (futur Ettajdid, puis la Voie), Boujemaa Remili, outre son lobbying auprès de ses amis de la centrale syndicale, a tout fait pour que son propre parti rejoigne BCE, peut-être avec succès.

Quatre anciens membres du gouvernement de BCE en 2011 figurent aussi parmi les fondateurs de l’Appel : Lazhar Karoui Chebbi, qui était ministre de la Justice, Ridha Belhaj, qui était au premier ministère, Lazhar Akremi, dont la promotion inexplicable par BCE en tant que ministre – auprès du ministre de l’Intérieur -, chargé des réformes demeure l’une des curiosités de la révolution, et Slim Chaker. Les trois premiers sont avocats, comme BCE. Trois femmes d’affaires, Wafa Makhlouf, Sameh Damak et Salma Rekik (soeur de Faouzi Elloumi), auxquelles s’ajoute Anis Ghedira, y figurent également, apparemment pour assurer un équilibre régional et générationnel.

Chebbi dit "non"

BCE peut aussi s’appuyer sur d’autres amis politiques, dont des hommes de l’ombre qui peuvent aider l’Appel à conquérir le pouvoir. Parmi eux, Kamel Eltaief, qui a aidé Ben Ali à accéder au pouvoir en 1987, mais aussi Noureddine Ben Ticha, un proche d’Eltaief opérant dans plusieurs médias de l’audiovisuel, de la presse écrite et électronique, qui se trouvait au premier rang des invités au Palais des congrès. Premier ministre en 2011, BCE a eu le temps de placer ou de promouvoir ses hommes dans la plupart des médias publics et privés sous l’oeil bienveillant des syndicats concernés.

Mais le soutien pro-BCE le plus puissant demeure le trio formé par Tarak Ben Ammar (dont la tante, Wassila, ex-épouse de Bourguiba, était proche de BCE), Nabil Karoui et Silvio Berlusconi, tous trois propriétaires de la chaîne Nessma TV, qui diffuse vers les pays du Maghreb. Ce trio a également pris des contacts à l’étranger. En mai, Ben Ammar, Berlusconi et le prince saoudien Al-Walid Ibn Talal étaient ainsi avec Caïd Essebsi à l’hôtel George V, à Paris. BCE s’est ensuite envolé dans l’avion personnel de Ben Ammar vers Doha, où il a eu un tête-à-tête, en présence de Nabil Karoui, avec le Premier ministre qatari et ministre des Affaires étrangères, Cheikh Hamad Ibn Jassem Al Thani. Quant à la rencontre avec le prince Al-Walid, elle ne pouvait avoir lieu qu’avec l’assentiment du cabinet royal saoudien.

Mais c’est bien en Tunisie que se joue l’avenir de l’initiative de BCE, dont le succès dépendra de sa capacité à rassembler les destouriens et les opposants de gauche – le Parti républicain d’Ahmed Nejib Chebbi n’a pas souhaité rejoindre l’Appel, avec lequel il se déclare désormais en « compétition » -, et à séduire les abstentionnistes et les mécontents.

Humour caustique

Dans son discours annonçant la naissance de l’Appel, Béji Caïd Essebsi (BCE) s’est taillé un franc succès auprès de ses supporters avec ses traits d’esprit et ses flèches à l’endroit de ses adversaires politiques. À Rafik Abdessalem, ministre des Affaires étrangères, qui a raillé son âge (85 ans), laissant entendre qu’il était fini, l’intéressé a répondu : « Il ne faut pas lui en vouloir. Il ne connaît même pas le nom de la capitale de la Turquie. » Riposte immédiate d’Abdessalem, qui défie BCE de participer avec lui à un concours de culture générale sur une chaîne de télévision. Mohamed Ben Salem, ministre de l’Agriculture, qui dit avoir apprécié d’entendre BCE critiquer le bilan de Bourguiba il y a quelques années, s’étonne qu’il veuille ramener la Tunisie à un passé révolu. Réponse de BCE : « Il était venu me voir quand j’étais à la Casbah [siège de la primature], mon sens de l’État m’interdit de vous rapporter ce qu’il m’avait dit. Il doit certainement s’en souvenir. Ce qui me dispense de le lui rappeler ! »

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Abdelaziz Barrouhi, à Tunis

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