Politique

Jusqu’où iront les « polices islamiques » africaines ?

À l’origine du soulèvement populaire qui ne faiblit pas en Iran, la police des mœurs sévit également dans plusieurs pays du continent.

Mis à jour le 21 janvier 2023 à 17:25
Samia Maktouf

Par Samia Maktouf

Samia Maktouf est avocate, inscrite aux barreaux de Paris et de Tunis, et conseil près la Cour pénale internationale.

Le jihadiste malien Al Hassan Ag Abdoul Aziz Ag Mohamed Ag Mahmoud à son procès devant la Cour pénale internationale de La Haye (Pays-Bas) pour la destruction des mausolées de Tombouctou, viol, torture et esclavage sexuel, le 8 juillet 2019. © EVA PLEVIER / ANP / AFP

Après la mort tragique de la jeune Mahsa Amini le 16 septembre dernier, battue à mort par la « police des mœurs » à Téhéran, l’Iran s’est soulevé comme jamais auparavant contre la République islamique qui, depuis 1979, oblige les femmes à porter le voile. À travers le pays, les Iraniennes ont enlevé leurs voiles pour dire qu’elles ne se laisseraient plus jamais soumettre. Le 4 décembre, le procureur général de l’Iran, Mohammad Jafar Montazeri, a annoncé l’abolition de la « police des mœurs », créée en 2006 par le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad. Mais l’annonce, non confirmée par les autorités, laisse perplexe…

Les mots plutôt que les coups

Avec ce féminicide perpétré au nom du maintien de l’ordre public, la planète découvrait ce qui est pourtant de longue date une réalité : l’existence, à travers le monde, de « polices islamiques » chargées d’appliquer une version stricte de la charia, la loi coranique – la plupart du temps en soutien aux régimes non reconnus par la communauté internationale –, leur première cible étant, sans surprise, les femmes.

Le précurseur en la matière, c’est, bien sûr, l’Afghanistan des talibans. Lors du premier « règne » de la milice islamiste, entre 1996 et 2001, le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice rôdait dans les rues, réprimant quiconque écoutait de la musique et sévissant contre toute femme qui s’aventurait seule dehors, a fortiori sans la burqa qui grillageait les Afghanes.

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Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, ce fameux ministère est lui aussi de retour. Mais si ses agents ont appris à utiliser les mots plutôt que les coups, la milice islamique ne fait que montrer, dans le même temps, qu’elle n’a pas changé, comme en témoigne la récente exclusion de toutes les étudiantes des universités.

Puis, de 2014 à 2019, Daesh, « l’État islamique », a eu lui aussi, sur le territoire de son « califat », sa hisba, une brigade exclusivement composée de femmes chargées de scruter chez leurs sœurs le moindre centimètre de main ou de jambe dénudé, la plus petite trace de maquillage visible, voire le moindre effluve de parfum. Pour la malheureuse qui sortait sans gants, ou sans chaussettes épaisses ou collants opaques, maquillée ou parfumée, les agentes de la hisba appliquaient une sanction sans appel – la morsure, pure et simple.

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Le grand rival de l’Iran dans la région – le royaume d’Arabie saoudite, bien sûr – avait lui aussi sa police des mœurs, la « Commission pour la promotion de la vertu et la prévention du vice », dite la Moutawa, jusqu’en 2016 où elle a été mise à l’écart en même temps que nombre de mesures restrictives traditionnelles, notamment envers les femmes. Dans le royaume wahhabite où un Islam rigoriste terrorisait jadis la population, la disparition de cette police des mœurs doit être vue comme une promesse, un espoir de modernité et, surtout, un signe que Riyad est enfin prêt à reconnaître les droits des femmes comme il se doit.

Tribunaux sans avocat

Hélas, l’Afrique n’est pas épargnée. Après la conquête militaire du nord du Mali par les rebelles et les jihadistes au début de la décennie passée, ces derniers avaient fondé leur police islamique nommée elle aussi Al Hesba, qui appelait ses membres des « soldats » et dont le chef, « émir de la police », a été récemment poursuivi pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre devant la Cour pénale internationale, précisément pour avoir dirigé cette « police islamique ».

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Mais la spécificité africaine en matière de « police islamique » semble reposer sur le recours, en parallèle, à des tribunaux islamiques. Au Mali, l’« émir de la police » était membre de l’un de ces tribunaux. Lors de son procès devant la Cour pénale internationale, il a été rapporté que les tribunaux islamiques siégeaient sans avocat pour défendre les prévenus et rendaient des décisions définitives, aucun recours n’étant possible, et pour cause : qui aurait donc l’idée de venir contester une décision rendue en vertu de l’infaillible texte coranique de la charia ?

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En Somalie, des tribunaux islamiques érigés en quasi-autorités politiques avaient su recréer un sentiment de sécurité dans les zones sous leur contrôle. Ils n’exerçaient toutefois pas une justice particulièrement implacable, ne réprimant notamment pas les tenues vestimentaires des femmes. Mais face à eux, la milice al-Shabaab, affiliée depuis 2010 à Al-Qaïda, appliquait des méthodes plus proches de la Hesbah de Daesh ou du Mali, imposant par la terreur sa propre lecture rigoriste de la charia.

« Bring back our girls ! »

Si la Libye n’a jamais connu – jusqu’à présent – la même anarchie armée que la Somalie ou le Mali,  elle aussi a vu le développement, dans la ville côtière de Syrte, d’une « police islamique » en 2015, créée par Daesh, qui avait ainsi pris pied en Afrique. Dénommée « Police islamique » et non Hesba, elle avait pris tous les attributs d’une force de police traditionnelle. À Syrte, que Daesh appelait sa « province libyenne », la « police islamique » disait vouloir assurer « la sécurité des musulmans », loin de l’inquisition pratiquée par ses homologues malienne et somalienne. Mais que fallait-il attendre d’autre de la part Daesh que l’application obscurantiste de la charia, qui était sa marque ?

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Autant de raisons de s’inquiéter pour le Nigeria, dont la structure fédérale permet l’existence, dans ses États du Nord, de législations basées sur la charia. Or, c’est cette même région du pays qui a vu naître et voit toujours sévir la milice islamiste Boko Haram, responsable des enlèvements de centaines de jeunes filles à Chibok, en 2014, qu’elle a converties à l’islam par la force de l’épée. Les réseaux sociaux y avaient réagi par un cri unanime d’indignation, « Bring back our girls ! »

Dans l’État de Kano, une hisba existe légalement. Elle prend de haut la police officielle nigériane et, bien que censée n’agir que sur les musulmans, elle a été prise plusieurs fois en flagrant délit d’abus sur des non musulmans, dont, bien sûr, de nombreuses femmes.

Rigorisme arriéré

Dans un État de droit, la police est synonyme d’ordre et de justice. Rien d’étonnant à la voir devenir, dans des « États » ou « provinces » régis de facto par des organisations jihadistes, le symbole et l’instrument de leur répression. Dans un État de droit, les droits des femmes sont reconnus et protégés par la loi. Rien d’étonnant à les voir niés, y compris par la violence, lorsque le jihadisme devient le fondement de la société et qu’une « police islamique » s’impose comme la gardienne, non pas des libertés et de l’ordre publics, mais d’un rigorisme arriéré se voulant une religion.

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À l’heure où journalistes iraniens et chercheurs internationaux accueillent avec circonspection l’annonce de la fin de la « police des mœurs » iranienne, et alors que l’idée de reconnaître le régime afghan des talibans, coupable de discrimination sexiste, continue de faire son chemin, les démocraties sont tenues de se garder de toute naïveté et de conserver toute la méfiance de rigueur envers les États reconnus ou autorités autoproclamées ayant recours à une « police islamique », qui ne va jamais sans la négation de la dignité de la femme. Tout renoncement à pallier ces faiblesses équivaudrait à cautionner en toute connaissance de cause l’inadmissible, que ce soit l’islamisme ou, dans le pire des cas, le terrorisme, peut-être même à nouveau jusqu’ici en France.