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Cet article est issu du dossier «Rwanda : l'âge de raison»

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Économie

Rwanda : des citoyens qui ont de l’enthousiasme à revendre

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Dativa Mukanyangezi, Directrice du centre de Rilima

Dativa Mukanyangezi, Directrice du centre de Rilima © Vincent Fournier pour J.A.

Qu’ils soient rwnadais ou étrangers, ils n’ont pas hésité à sortir des sentiers battus et à prendre des intitiatives, plutôt réussies. Portraits

Dativa Mukanyangezi, fleur des prisons

Directrice du centre de Rilima a réussi à imposer une vision humaine de sa fonction.

Un groupe de musique, avec batterie de fortune et guitare électrique, joue à plein volume pour accompagner les danseurs traditionnels dans la cour. Hormis le garde armé posté à l’entrée, peu de chose rappelle que ce bâtiment est un centre pénitentiaire : les détenus sortent sans escorte, avec bétail et outils agricoles. Dans un pays où tout écart est sévèrement réprimé (l’avortement est par exemple puni de cinq à dix ans de prison), on s’étonne de voir des sourires sur les visages des prisonniers.

La responsable s’appelle Dativa Mukanyangezi. Cette femme de 39 ans à la bonne humeur communicative et au parcours hors du commun imprime sa marque au centre de Rilima (Sud-Est) depuis début avril. Devenue en 2006 la première Rwandaise à diriger une prison, elle a officié, pour son premier poste, dans le difficile pénitencier 1930 de Kigali. À l’époque, l’atmosphère était lourde : la peine de mort était encore pratiquée, l’établissement surpeuplé de génocidaires et les émeutes courantes. Mais ses convictions, acquises lors d’une première expérience avec de jeunes délinquants, ne l’ont pas quittée : « Ces gens ne sont pas perdus pour la société. En leur redonnant l’espoir, on peut faire d’eux de bons citoyens. »?

Cette philosophie a détonné à son arrivée à Rilima, après un intermède d’un an et demi à la mission des Nations unies en Haïti. « Quand j’ai demandé que l’on plante des fleurs, on m’a répondu : "Vous êtes sûre que c’est nécessaire ?" » s’amuse-t-elle, sous le regard du responsable de la sécurité, un gaillard de 1,90 m au crâne rasé et en uniforme. Maintenant, c’est lui qui détonne. 

Sandra Idossou, services compris

Cette Béninoise a lancé The Service Mag, un trimestriel spécialisé dans le secteur tertiaire.

©J.A.

Avec ses hôtesses de l’air en couverture, ses articles en trois langues (kinyarwanda, anglais et français) et son papier glacé, The Service Mag a tout d’une revue de compagnie aérienne. Mais ce trimestriel, distribué gratuitement à Kigali, cible les employés du secteur des services. Lancé en 2010 et tiré à 5 000 exemplaires, il est l’oeuvre de Sandra Idossou, une Béninoise de 38 ans.

Ex-chroniqueuse du quotidien progouvernemental The New Times (qui aimait son expertise mais supprimait ses critiques nominatives), gérante d’une société de conseil, cette ancienne formatrice du groupe hôtelier Accor est tombée au bon endroit et au bon moment. « Le président insistait sans cesse sur la nécessité de fournir des services de qualité, se souvient-elle. Et c’est exactement ce que ce magazine permet d’améliorer. » Prochaine étape : distribuer The Service Mag dans toute l’Afrique de l’Est.

Tharcisse Sinzi, le karaté l’a sauvé

Ceinture noire, il a survécu au génocide grâce à la combativité que ce sport lui a enseignée.

© D.R.

Premier contact téléphonique : comme souvent au Rwanda, la voix tutoie d’emblée. Mais impossible de rendre la pareille. Une lenteur qui traduit l’expérience, une diction esquintée par la vie et un brin de majesté imposent un respect énigmatique. Ce n’est qu’au fil de la discussion suivante – les yeux dans les yeux, cette fois – qu’on comprend pourquoi…

Tharcisse Sinzi est aujourd’hui directeur du patrimoine de la vénérable Université nationale du Rwanda, à Huye (nouveau nom de Butare). Mais à 49 ans, il continue, à ses heures perdues, de pratiquer le karaté. Ceinture noire depuis 1984, il prépare son sixième dan. Comment pourrait-il arrêter ? C’est à la combativité que ce sport enseigne, assure-t-il, qu’il doit la vie. Car c’est un miraculé du génocide.

Retour au mois d’avril 1994. D’abord, l’afflux, dans la confusion, de réfugiés vers son village natal de Songa : « Il y avait des Tutsis mais aussi des Hutus. On ne comprenait pas encore ce qui se passait. » Puis les jours et les nuits à se serrer les coudes pour repousser les assauts des miliciens. Jusqu’à l’attaque de l’armée, avec armes à feu et hélicoptère, qui ne laissait plus qu’une seule solution : attendre la tombée de la nuit et fuir. La voix s’arrête de longues secondes, les yeux dans le vague : « On nous tirait dessus à chaque kilomètre. » Et puis, le temps passé à convaincre les camarades ayant perdu famille et espoir de ne pas se suicider. En vain, parfois. Tharcisse Sinzi a guidé 118 personnes jusqu’au Burundi. Au premier décompte, à Songa, ils étaient 3 500.

Emmile et Betty Mulego, la nuit leur appartient

La capitale manquait de loisirs nocturnes ? Depuis qu’ils ont ouvert le K-Club, "alors on danse"…

© Vincent Fournier pour J.A.

Il est le patron d’un centre commercial éclectique : supermarché ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre au rez-de-chaussée, centre de soins au deuxième étage et, au premier, le K-Club, une boîte de nuit courue du Tout-Kigali, qu’il gère avec son épouse Betty. Et ça n’est pas fini : Emmile Mulego projette d’ouvrir un café et une salle de cinéma. Mais le nouveau pape de la nuit rwandaise, 43 ans, est surtout un professionnel très réfléchi. Sa décision d’investir à Kigali n’a pas été prise à la va-vite.

Ancien juriste pour une ONG à Londres, il se rappelle : « Je voulais venir en Afrique, sans savoir exactement où. Bien sûr, mon coeur allait au Rwanda. Mais quand il s’agit de placer les économies de toute une vie, on prend ses précautions. » Alors il compare : le Kenya ? l’Ouganda ? Et ce n’est qu’après avoir étudié toutes les possibilités et constaté que Kigali manquait cruellement de loisirs nocturnes qu’il a sauté le pas.

Sameer Hajee, le génie électricité

Grâce à ce Canadien, la lumière n’est plus qu’à un coup de pédales.

© J.A.

L’idée de Sameer Hajee pourrait changer le quotidien de millions de ruraux dans le monde. Ce Canadien de 39 ans veut apporter la fée électricité partout où elle est absente grâce à des générateurs électriques… à pédales. Ces derniers, dont 170 sont déjà en service au Rwanda – le pays qu’il a choisi pour se lancer – et dans quelques villages du Kenya, permettent à leur propriétaire de recharger, moyennant vingt minutes d’effort, cinq batteries de petites lampes offrant une dizaine de jours d’autonomie chacune.

Dans la maison de Kigali qui sert de bureau principal à sa société, Nuru Energy, une nouvelle version de l’appareil, prête à être distribuée, a fait son apparition. Car depuis la conception du premier modèle, en 2008, le fonctionnement a été revu de fond en comble. L’idée originelle était de vendre lampes et générateurs à des commerçants bien implantés, avec l’appui du microcrédit. Mais, le développement des services bancaires mobiles aidant, Sameer Hajee a trouvé mieux.

Pour utiliser les nouveaux générateurs, reliés au réseau GSM, ses clients devront les « recharger » en crédit via leur mobile – ce qui ne les dispense pas de pédaler. Pour Sameer Hajee, les avantages de ce modèle, qu’il espère écouler à 10 000 exemplaires d’ici à 2016, sont multiples : les utilisateurs n’ont plus à s’endetter (ils louent le matériel), le suivi de chaque générateur est fait à distance, Nuru Energy perçoit des crédits carbone et, surtout, l’entreprise dispose, avec la commission prélevée sur chaque transaction, d’un flux de liquidités aussi renouvelable que son énergie. Lumineux !

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