Culture

Entre le Maroc et l’Algérie, de l’alliance contre la France à la guerre pour le Sahara

Alors que le Maroc et la Tunisie accèdent à l’indépendance en 1956, les Algériens continuent à payer le prix du sang face à une France qui ne veut rien lâcher. Des premières rancœurs naissent dans les rangs du FLN vis-à-vis des pouvoirs marocain et tunisien, préoccupés par leur propre stabilité. Mais Mohammed V et bien d’autres continueront à les soutenir sans ciller.

Mis à jour le 22 janvier 2023 à 16:01

Le roi du Maroc Mohammed V et son fils Moulay Hassan, le futur Hassan II (à g.), passant en revue un détachement de l’Armée de libération marocaine, le 18 juillet 1956. © BOISSONNADE/AFP

FRÈRES D’ARMES CONTRE LE COLONIALISME (3/3). Le 2 mars 1956, le Maroc obtient son indépendance. Dix-huit jours plus tard, c’est au tour de la Tunisie. En déplacement à Tunis, Mbarek Bekkaï – tout premier chef de gouvernement du Maroc indépendant –, aura d’ailleurs prononcé cette phrase lourde de sens : « Le Maroc et la Tunisie sont les ailes du Maghreb. Quand les ailes sont libres, le corps se libère. »

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En 1956, la probabilité que l’Algérie devienne indépendante semble pourtant encore très faible. « Pourtant, tout est lié. L’indépendance des deux voisins est une promesse de changement pour le FLN et les Algériens », souligne l’historien Pierre Vermeren. D’autant qu’au Caire, entre 1954 et 1955, la Tunisie, le Maroc et l’Algérie se sont engagés à poursuivre la lutte anti-coloniale jusqu’à ce que les trois pays obtiennent leur indépendance.

Côté algérien, les rencontres d’Aix-les-Bains entre Marocains et Français fin août 1955 sont considérées comme une trahison. Et pour cause, c’est au cours de cette conférence que l’avenir du Maroc en tant qu’État indépendant a été préparé par l’ancienne puissance protectrice. Le compromis du président français Edgar Faure n’est autre que : « l’indépendance dans l’interdépendance », un positionnement qui contraste avec la réalité des Algériens, embarqués dans une innommable guerre civile. Abdelkrim El Khattabi et Allal El Fassi se montreront également très critiques vis-à-vis de ces négociations.

Double jeu

Très vite, les espoirs suscités par la fondation de la Ligue arabe et la solidarité maghrébine ont été en partie brisés par la Realpolitik. L’Irak, la Syrie et l’Égypte s’illustrent parfois davantage par leur rhétorique panarabe que par leur engagement réel. Ils n’ont ni les mêmes priorités ni les mêmes intérêts que le Maghreb. Tandis que le Maroc et la Tunisie sont contraints de conserver des relations équilibrées vis-à-vis des Français pour préserver la stabilité de leurs jeunes États, quitte à jouer double jeu.

Sans compter que tout au long de la période de règne du roi Mohammed V (1956-1961), l’armée française stationne sur le territoire marocain (environ 110 000 hommes). Alors que la frontière algéro-marocaine sert de base de repli aux combattants algériens. Néanmoins, continuer à aider les « frères algériens » constitue un « devoir sacré » pour le souverain, les nationalistes et les Marocains.

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Sur le plan diplomatique, le Maroc, fraîchement admis aux Nations unies, oppose systématiquement son veto en faveur de l’Algérie. Sur le plan politique, Mohammed V prend deux décisions fortes. Il refuse de négocier les frontières maroco-algériennes avec la France (notamment le Sahara) tant que l’Algérie ne sera pas indépendante. Puis il reconnaît le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), dont l’annonce de la création officielle a été faite simultanément au Caire, à Tunis et à Rabat.

Pourtant, le FLN est déçu. Dans une lettre adressée à ses camarades au lendemain de cette annonce, Ahmed Ben Bella, qui s’est réuni avec le Néo-Destour tunisien et l’Istiqlal marocain à Tanger, écrit : « Sans méconnaître les gestes de solidarité de la Tunisie et du Maroc, l’engagement politique s’est avéré incohérent et inconséquent […], mais il y a également des signes certains de désengagement politique. »

L’Istiqlal et le Mouvement populaire recrutent des volontaires marocains pour « sauver l’Algérie », tandis que le gouvernement met en place une taxe prélevée sur le salaire des Algériens et des Français d’Algérie résidant au Maroc et reversée au FLN (100 millions de francs par mois), et que le Palais multiplie les dons, mais déjà le Maroc est tourné vers nouveau chapitre de son histoire.

L’affaire de l’avion détourné

Le 22 octobre 1956, à la veille de la Conférence de Tunis, Mohammed V reçoit à Rabat une délégation du FLN composée de Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, Mohammed Boudiaf et Mostafa Lacheraf. Le roi souhaite s’entretenir avec eux avant qu’ils ne prennent l’avion tous ensemble pour Tunis. Le prince héritier Moulay Hassan est également censé les accompagner. En amont, le souverain a prévenu la France, qui désapprouve l’idée, au point « d’utiliser l’aide financière comme moyen de pression » et d’annoncer publiquement sa suspension, relate la chercheuse Mounya Essemlali dans Le Maroc entre la France et l’Algérie.

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Après l’entrevue avec Mohammed V, les cinq leaders du FLN – qui agissent tous pour la résistance à l’extérieur de l’Algérie et sont recherchés par les Français – embarquent sous de fausses identités à bord d’un DC-3 affrété par la Compagnie chérifienne des transports aériens. À son bord, un équipage français a préparé un itinéraire de vol en deux étapes (Rabat-Palma, Palma-Tunis) afin d’éviter de survoler l’espace algérien contrôlé par la France. À la dernière minute, Mohammed V et Moulay Hassan ne montent pas dans l’avion, qui sera détourné par l’armée française au-dessus de la Méditerranée et forcé d’atterrir à Alger. Une fois sur place, les cadres du FLN seront arrêtés et emprisonnés dont certains jusqu’en 1962.

De g. à dr., Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, le prince héritier marocain Moulay Hassan, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Mostefa Lacheraf, à l'aéroport de Rabat, le 22 octobre 1956, quelques heures avant que l'avion dans lequel ont embarqué les cinq leaders algériens ne soit détourné par la France. © BOISSONNADE/AFP

De g. à dr., Ahmed Ben Bella, Mohamed Khider, le prince héritier marocain Moulay Hassan, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Mostefa Lacheraf, à l'aéroport de Rabat, le 22 octobre 1956, quelques heures avant que l'avion dans lequel ont embarqué les cinq leaders algériens ne soit détourné par la France. © BOISSONNADE/AFP

La loyauté du prince héritier en question

Sur le coup, les conséquences politiques de cet événement sont importantes : la Conférence de Tunis est un échec, la France rompt tout dialogue avec le FLN, Mohammed V refuse de poursuivre les négociations avec la France, et des émeutes populaires pro-Algérie entraînent la mort de 60 Français à Meknès. À terme, toute cette histoire profitera beaucoup à Ahmed Ben Bella, et lui permettra – entre autres – de devenir le premier président de la République algérienne.

De façon plus pernicieuse, un doute quant à la loyauté du prince héritier a cheminé dans certains esprits du FLN, mais aussi des nationalistes égyptiens et marocains, et continue à laisser des traces. Ici et là, les langues se sont déliées et ont évoqué une possible collusion entre le futur Hassan II et les services français pour neutraliser les cinq du FLN.

Plusieurs années plus tard, Hocine Aït Ahmed, qui était alors le chef de la délégation algérienne, déclarera à la télévision marocaine qu’il a lui-même demandé à Mohammed V et au prince héritier de monter à bord d’un autre avion pour leur propre sécurité. Selon lui, lorsque le souverain marocain a été mis au courant du détournement, il aurait proposé d’échanger « son fils contre nous ». Aït Ahmed, qui a un temps été porte-parole du FLN à Washington, a également raconté que le prince héritier l’aurait aidé à faire venir une cargaison d’armes par bateau des États-Unis jusqu’au royaume.

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« Chaque fois que nous pouvions passer des armes en douce, on le faisait. Mais les charger dans un camion, sous le nez des autorités françaises, c’eût été de la provocation. Les Français n’ignoraient pas qu’une assistance importante venait de toute la région d’Oujda, jusqu’à Figuig », relate Hassan II dans La mémoire d’un roi. Juste après l’indépendance, ce dernier, qui n’est toujours que prince héritier, souhaite fonder une armée, les Forces armées royales (FAR), et y intégrer l’Armée de libération nationale (ALN). L’enjeu étant, aussi, de contrôler les forces nationalistes marocaines, qui entendent bien participer à la direction des affaires politiques. Une partie de l’ALN, réfractaire aux Accords d’Aix-les-Bains, préfère alors faire don de son armement au FLN, avant de s’engager dans un rapport de force frontal et violent avec le prince héritier, qui perdurera même après son accession au trône.

De son côté, l’État marocain, alors en possession de licences d’importation, commande pour le compte du FLN des armes auprès de l’URSS et de la Bulgarie. Dans un contexte de guerre froide, ces petites manigances ont le don de hérisser le poil des Français, qui voient d’un très mauvais œil le rapprochement des Algériens, des Égyptiens et d’une partie du Proche-Orient avec les Soviétiques.

L’Égypte, quant à elle, au gré de ses intérêts politiques, continue d’assurer la livraison d’armes par bateau. Ainsi, entre 1960 et 1961, 3 200 tonnes d’armes et de munitions seront livrées au Maroc, à destination de l’Algérie.

Il n’y a qu’en 1958 que Rabat et Tunis suspendront leurs livraisons. Pour eux, le FLN va trop loin. D’abord, ses combats avec les Français empiètent sur la frontière commune avec la Tunisie au Sud. Ensuite, le parti condamne publiquement un accord économique passé entre Tunis et Paris sur le pipeline d’Edjeleh. En fait, Mohammed V et Habib Bourguiba, ont peur que le conflit ne s’étende à leur pays, et pressent la France d’aboutir à un règlement.

Le leader tunisien Habib Bourguiba (à g.) avec le prince héritier marocain Moulay Hassan, à l'aéroport de Rabat-Salé, en mars 1957. © PRESSE AFRICORIENT/AFP

Le leader tunisien Habib Bourguiba (à g.) avec le prince héritier marocain Moulay Hassan, à l'aéroport de Rabat-Salé, en mars 1957. © PRESSE AFRICORIENT/AFP

Boussouf et les trotskistes

Au royaume, c’est un certain Abdelhafid Boussouf, considéré comme le père des services de renseignements algériens, qui chapeaute l’arrivée des armes et leur transfert en terres algériennes. Cet ami intime du Fqih Basri – futur opposant numéro un à Hassan II – qui entretient des relations très cordiales avec Mohammed V et le prince héritier s’est implanté au Maroc dès le début des années 1950. Sur place, il développe l’embryon de son redoutable système d’espionnage et de surveillance, et contribue à déjouer les attaques de nombreux colonialistes.

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Au début des années 1960, Pablo – de son vrai nom Michel Raptis, un Grec né en Égypte et figure du mouvement trotskiste – propose au FLN de fabriquer ses armes au Maroc. Abdelhafid Boussouf accepte. Il achète une propriété à Temara et y construit une usine, qui passe pour une sympathique fabrique de confiture, alors qu’à l’intérieur c’est une tout autre histoire : Algériens et trotskistes grecs, français, argentins, parfois même allemands, s’affairent 24/24 pour fabriquer mortiers, grenades et mitraillettes françaises MAT49. Quatre autres « ateliers » verront le jour à Bouznika, Souk-El-Arba, Skhirat et Mohammedia. Contre toute attente, « l’internationale » se matérialise au sein d’une monarchie, déjà assez proche des États-Unis.

Mohammed V, nouveau chef de fil de l’Afrique progressiste ?

Mohammed V, très enclin à prêter l’oreille au mouvement national marocain, va même jusqu’à céder, dans une certaine mesure, aux sirènes du non-alignement. Aux derniers jours de sa vie, le 4 janvier 1961, il organise une conférence africaine à Casablanca, qui réunit l’Algérie, le Mali, l’Égypte, la Libye, le Ghana et la Guinée. Cet événement aboutit à l’adoption d’une Charte de l’Afrique qui prône « la liquidation du régime colonial, l’élimination de la ségrégation raciale, l’évacuation des forces étrangères d’Afrique, l’opposition à toutes les ingérences étrangères, à toutes les expériences nucléaires et l’action pour l’unité africaine, la consolidation de la paix et de la sécurité en Afrique et dans le monde ».

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Un an plus tôt, le souverain avait prononcé un discours à la radiodiffusion nationale marocaine où il avait déclaré : « Nous devons être prêts à tout supporter pour la cause algérienne. » Pendant un temps, la France va même finir par considérer que le Maroc lui est hostile. Le 26 février, Mohammed V meurt des suites d’une opération bénigne. Le 5 juillet 1962, l’Algérie obtient enfin son indépendance. Mais dès 1963, les anciens frères d’armes se lanceront dans une guerre sans merci pour le Sahara…

Retrouvez les premier et deuxième épisodes de notre série :

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