Société

En Algérie, « l’eau, c’est comme le pétrole, il faut l’utiliser à bon escient »

L’Algérie connaît depuis plusieurs années de graves pénuries d’eau et des incendies meurtriers, et 2023 ne s’annonce pas sous de meilleurs auspices. Pour l’hydrologue Malek Abdesselam, c’est toute la gestion de cette ressource qui est à repenser.

Mis à jour le 13 janvier 2023 à 13:17

Le barrage de Tichy-Haf, dans la wilaya de Béjaïa, est à son plus bas niveau historique. © Arezki Said

Quelques millimètres de pluie ici ou là. Après un été long et torride, encore un automne sec et un hiver doux qui n’augurent rien de bon. Depuis quatre ans, l’Algérie fait face à l’un des pires épisodes de sécheresse de son histoire récente.

Aux effets de ce manque prolongé de pluie et de neige sur la végétation et l’agriculture, s’ajoute la baisse du niveau des nappes phréatiques et des barrages. Le barrage de Koudiat Asserdoun, sur l’Isser, dans l’Algérois, l’un des plus importants du pays, n’est plus qu’à 3 % de ses capacités de remplissage. Autant dire qu’il est complètement sec.

Pour Malek Abdesselam, docteur en hydrogéologie et directeur du Laboratoire des eaux de l’université de Tizi Ouzou, cette situation n’a rien d’exceptionnel et fait partie intégrante du régime de la pluviométrie en Algérie. Le problème tient plus à la gestion des eaux apportées par les pluies qu’à la rareté et l’irrégularité de celles-ci.

« Il faut capter et stocker l’eau de pluie »

« En moyenne, de janvier à juin, il peut tomber entre 400 et 450 mm de pluie dans le Centre-Est du littoral de notre pays. Ce sont des apports importants mais dont on ne profite que très peu. Cette eau va très vite à la mer car on ne fait pas assez pour la capter, la stocker et opérer des transferts vers les barrages », analyse-t-il.

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Concernant les mesures anti-sécheresse annoncées lors du dernier conseil des ministres, ce spécialiste pense qu’elles ne sont absolument pas nouvelles. « Elles avaient déjà été préconisées par le président de la République en juillet 2021. Il est question de “relancer” le programme du dessalement, ce qui veut dire que peu a été fait jusque-là », déplore-t-il. Pour l’hydrogéologue, l’option du dessalement, qu’il convient d’encourager sérieusement, va nécessiter des années de travail et de gros budgets. « Aucune usine ne sera prête avant au moins deux ans. Il y en a deux, à l’est d’Alger, qui le sont presque, mais elles sont d’assez faibles capacités. Pour tout le reste, on en est aux cahiers des charges, au choix de terrain ou aux premiers terrassements », ajoute-t-il.

L’hydrogéologue relève également un autre anachronisme dans le fait que ce soit la coentreprise formée par Sonatrach et Sonelgaz qui soit chargée de la réalisation et de la gestion de ces usines au détriment du ministère de l’Eau. « Il faut dire que ce choix a été fait du temps du l’ex-ministre de l’Énergie Chakib Khelil [aujourd’hui en fuite aux États-Unis, NDLR] pour avoir la mainmise sur ce marché et les attributions », rappelle-t-il, en précisant que les personnes travaillant dans le secteur ont été formées quand il y avait beaucoup d’eau dans les barrages et beaucoup d’argent dans les banques. Ce n’est plus le cas. Et pour cause, quatre anciens ministres chargés de la gestion de l’eau sont aujourd’hui en prison. « Ce qui en dit long dire quand on sait que le secteur de l’eau a consommé quelque 60 milliards de dollars ces dernières années », poursuit l’expert.

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Dans la panoplie de mesures préconisées par le gouvernement, il y a également la réutilisation des eaux usées, mais là encore, il s’agit d’une option recommandée depuis des années sans grand changement sur le terrain, alors que les volumes potentiels sont proches du milliard de mètre cube par an. « Les stations d’épuration existantes sont conçues pour traiter les eaux urbaines d’une manière biologique et c’est tout. Il convient de leur ajouter tout ce qui est filtration et traitement chimique. Il faut un traitement plus poussé et plus adapté, dont la désinfection, pour la réutilisation de ces eaux, surtout pour l’agriculture et l’industrie », analyse-t-il.

Les rivières et cours d’eau sont loin d’être asséchés

En définitive, pour le docteur Malek Abdesselam, la situation est complexe et nécessite une approche multifactorielle : dessalement de l’eau de mer, récupération des eaux de pluie pour la recharge et la réhabilitation des nappes souterraines et des barrages, réutilisation des eaux usées épurées, économie de l’eau, surveillance de l’utilisation des ressources hydriques par la police du secteur, utilisation des techniques d’irrigation économes en eau et, surtout, ne pas laisser l’eau des pluies partir en totalité à la mer. « Dans le Mazafran, le Sebaou, El Harrach et d’autres cours d’eau et rivières du pays, il y a beaucoup d’eau qui coule [des centaines de millions de mètres cubes de novembre 2021 à mai 2022, NDLR]. Pourquoi envoyer l’eau à la mer pour ensuite la repomper à coups de millions de dollars ? », s’interroge-t-il.

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« Une usine de dessalement demande de l’argent, des équipements, une formation, du temps et beaucoup de moyens. Par contre, si demain, il y a 20, 30 ou même 100 millimètres d’eau qui tombent, à raison de 20, 30 ou 100 litres par mètre carré, cela fait d’énormes quantités que l’on peut récupérer dans les bassins versants et oueds, et stocker et réinjecter dans les nappes et les barrages. Il nous reste cette saison entre quatre et cinq mois de pluie possible, qu’il s’agit de ne pas rater. L’urgence est là », souligne-t-il.

Veiller aux équilibres écologiques

Pour l’hydrogéologue, il en va de l’eau comme du pétrole. Quand les cours grimpent, il y a beaucoup d’argent qui rentre et il faut savoir l’utiliser à bon escient. « Même chose pour l’eau. Nous sommes un pays chaud où il pleut quand même beaucoup. Il faut récupérer un maximum d’eau tout en veillant aux équilibres écologiques. À titre d’exemple, dans le Nord, notamment dans la Mitidja, nous avons épuisé dangereusement les ressources souterraines », précise-t-il, tout en recommandant d’évaluer avec exactitude les besoins de la population, de l’agriculture et de l’industrie, et de diagnostiquer l’efficacité des réseaux hydrauliques avant de distribuer l’eau.

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Au final, le stress hydrique chronique et la crise de l’eau de ces dernières années ont d’ores et déjà poussé les Algériens à changer leurs habitudes de consommation avec l’usage généralisé des citernes et des bâches à eau dans les appartements et les immeubles. Les gens sont devenus tout naturellement plus économes et font attention dans leur gestion quotidienne du précieux liquide. « Il y a aussi le colportage de l’eau et cette nouvelle habitude de livraison de l’eau par citernage, beaucoup de gens aujourd’hui achètent l’eau qu’ils consomment. Cela a atténué la pression sur les pouvoirs publics et les organismes chargés de la gestion de l’eau », conclut-il.