Politique

Hatem Mliki : « Les menaces qui pèsent sur la Tunisie sont très importantes »

Si la responsabilité du président Kaïs Saïed est immense dans la très forte abstention enregistrée lors du premier tour des législatives, l’incapacité des partis politiques tunisiens à évoluer explique aussi le désintérêt des électeurs. Pour l’ancien député, c’est de la société civile que viendra le sursaut nécessaire.

Mis à jour le 6 janvier 2023 à 16:48

L’ancien député tunisien Hatem Mliki. © DR

Ancien député, Hatem Mliki est aujourd’hui l’un des rares hommes politiques à s’exprimer de manière critique mais constructive sur la façon dont le président Kaïs Saïed travaille à mettre en place un nouveau système politique en Tunisie. Préférant son indépendance, cet ex-parlementaire a quitté le parti Qalb Tounes, dont il était une figure phare, et dispense maintenant des formations en gestion et en gouvernance.

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Témoin de la chute du régime parlementaire et de l’enracinement d’une crise globale dans le pays, Hatem Mliki voit au-delà de la situation actuelle et livre, entre les deux tours d’un scrutin législatif plein d’incertitudes, une analyse de l’état de la Tunisie et des prochaines étapes de la vie démocratique qui refuse le catastrophisme.

Jeune Afrique : En tant qu’ancien député, que vous inspire la situation politique alors que le pays se trouve entre les deux tours des législatives ?

Hatem Mliki : Beaucoup s’interrogent sur la date du second tour, mais à mon sens, le président s’en tiendra à son programme, à moins d’être contraint de le modifier. De manière raisonnable, on doit s’attendre à une participation plus faible au deuxième tour, surtout s’agissant d’élections uninominales. Il est difficile pour des personnes se présentant sous leur seul nom de mobiliser l’électorat en nombre. Avec les résultats du premier tour et le taux de participation [11,2 %], il est clair que le président, en tant qu’initiateur de ce scrutin, n’a pas grand-chose à y gagner, à moins que le parlement ne soit utile à faire avancer l’architecture institutionnelle qu’il veut mettre en place.

On sait que le budget de l’État ne prévoit pas la création de la Cour constitutionnelle, ni celle du Conseil des régions, instances constitutionnelles clés du régime politique… N’y a-t-il pas de quoi s’interroger sur la mise en place de cette architecture institutionnelle nouvelle ?

Il s’agit là de la vision macro. Dans l’état actuel des choses, le président a du mal à imposer ses choix par rapport à la Constitution et plus généralement à ses orientations. Il est clair qu’il est de plus en plus conscient des difficultés, qui sont réelles. Il semble qu’il ait élaboré son approche en se basant sur certaines hypothèses, qui se sont révélées fausses. La première hypothèse de base, celle de sa large popularité, a été largement démentie par le taux d’abstention au premier tour des législatives, le 17 décembre.

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Ensuite, il a bâti son approche sur l’idée de s’imposer comme homme fort de la Tunisie, avec une adhésion générale, mais il a sous estimé la résilience des organisations nationales, celle du monde des affaires et de l’économie et l’impatience d’une population aux nombreuses attentes. Il ne pensait pas, après l’enthousiasme provoqué par le 25 juillet 2021 [la prise en main des pouvoirs et le gel de l’Assemblée], qu’un mécontentement s’exprimerait aussi rapidement. Il ne pensait pas non plus que la colère et la déception face à une décennie d’échec politique serait insuffisante pour lui permettre de fonder son propre projet. Tout cela résulte d’un malentendu : le peuple pensait que le président allait en finir avec les islamistes et lui pensait que le peuple adhérait à un projet dont, en réalité, on ignorait jusqu’aux grandes lignes.

Le président devrait-il procéder différemment pour obtenir une adhésion populaire à long terme ?

Le président n’est pas dans la communication, il est dans une perception à l’ancienne, où les citoyens sont des sujets. Il a pour référence des leaders arabes des années 1950-1960  et n’a pas une compréhension affinée du monde moderne, où la relation du citoyen à l’État est basée sur des performances et des résultats. Sans vision claire ni réelle adhésion populaire, il a négligé la question économique et sociale et a été rattrapé par la réalité, surtout que les déséquilibres structurels de la Tunisie sont assez importants et que le peu de ressources naturelles ajoute à sa précarité, dans un contexte international assez tourmenté.

Justement, comment la Tunisie trouve-t-elle sa place dans ce contexte international compliqué ?

Le pays a raté, dans les années 1970, le passage à une réelle démocratie dans un pays arabe. Dans les années 1990, la Tunisie a raté la transformation technologique qui lui aurait permis d’être un hub régional. Depuis quelques années, elle a l’occasion d’être le pays arabe qui respecte le mieux les droits humains, pour s’inscrire dans un monde axé sur la démocratie et la bonne gouvernance. Mais elle doit transformer l’essai.

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Le potentiel de la Tunisie existe toujours : certes l’administration est à améliorer pour être au service du citoyen, mais la société civile est dynamique et vigilante. On peut encadrer la vie politique, exiger qu’à partir de la configuration précédente de l’Instance électorale on puisse conduire des élections pacifiques. Tout cela est possible, et bien plus encore, pour ancrer une démocratie pérenne. Mais actuellement, on s’éloigne de cet objectif alors que la situation mondiale et régionale pousse à faire un choix où la Tunisie aurait beaucoup à gagner. Le risque est que, faute d’un sursaut, une dégradation générale range la Tunisie parmi les pays pauvres, et pire, qui ont opéré un recul.

L’Assemblée a été dissoute et a perdu de ses pouvoirs, les partis politiques sont quasi neutralisés, pourtant les débats restent vifs dans la société. Comment l’expliquer ?

Indépendamment d’une classe politique confrontée à un jugement populaire, au niveau des organisations qui défendent les droits économiques et sociaux ou de celles qui défendent les droits humains, au niveau du débat public et des médias, la résilience de la Tunisie est très forte. Si bien que le pouvoir n’a pu faire endosser au pays le modèle qu’il voulait imposer. Le débat politique s’est passé de Parlement et a poursuivi sur les réseaux sociaux.

Quelle est l’erreur majeure commise par les partis ?

La défaillance majeure des partis politiques est de ne pas avoir de militants ni de capacité à mobiliser. Ils ont négligé le recrutement et la formation propres aux partis modernes, qui doivent être à la fois des écoles, des think tanks, des pôles de communication et des agences de relations publiques. La société civile tunisienne s’est structurée en intégrant ces composantes, mais pas les partis. Ils n’ont pas su évoluer.

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Finalement, on a toujours des partis idéologiques, qui tentent de cohabiter avec la notion de démocratie alors qu’aussi bien ceux de gauche, les islamistes ou ceux se revendiquant du mouvement destourien, tous, fondamentalement, ont été créés à partir de textes anti-démocratiques et n’ont intégré aucune avancée sous Ben Ali. Les plus importants font dans le populisme, même les partis de gauche. La complexité de la classe politique en Tunisie vient du fait que les partis ne sont pas porteurs de modernité et n’ont pas été sensibilisés aux questions de pouvoir d’achat et de l’économie. Finalement, Kaïs Saïed n’est pas différent de la classe politique, et inversement.

On dirait que la classe politique tunisienne est restée figée dans les débats qui agitaient l’université dans les années 1970…

C’est tout à fait ça : il y a eu transposition des personnes et des querelles, mais la situation reste la même qu’il y a quarante ans. Par conséquent, il n’y a pas de mouvement politique porteur de projet démocratique, alors qu’il existe une société civile imprégnée des nouvelles valeurs et très impliquée au niveau social et humain. Le travail accompli par le Forum tunisien des droits économique et sociaux est colossal, en comparaison avec ce que peuvent proposer des institutions publiques qui en ont les moyens mais dont le fonctionnement est archaïque. Une grande partie de la gestion de l’administration ou des entités publiques remonte au temps de la dictature, comment alors peut-on être dans la modernité ?

La notion de populisme ne prendra plus et la population sera exigeante en matière de relation entre État et citoyens, de gouvernance et de performance

Comme le FTDES, d’autres organismes de la société civile comme I Watch, contre la corruption, ou El Bawsala sur la gouvernance et l’information des citoyens, sont essentiels à la construction de la transformation politique, qui devient aussi inéluctable que le passage intergénérationnel. Le vrai potentiel de la Tunisie, c’est cette société civile moderne, cette classe économique en prise avec les mutations technologiques. Elles sont toutefois fragiles, sans trop de moyens et menacées par la censure. Il faut les préserver. Le combat prioritaire de la Tunisie est d’appuyer ces champions pour contrer tout recul. Les rétrogrades qui aspirent à une contre révolution sans le dire sont issus d’une classe politique qui a été mise en échec faute d’avoir misé sur le paradigme modernité.

Comment redresser la barre dans des conditions aussi difficiles ?

Les menaces actuelles qui pèsent sur la Tunisie sont très importantes. Sans dévoiler de secret, le scénario peut-être celui de l’effondrement de l’État. C’est-à-dire qu’on atteindrait un point où la situation économique serait tellement dégradée que les forces rétrogrades que j’évoquais seraient balayées et que le pays se retrouverait dans une configuration comparable à ce qu’il a connu dans les années 1960, avec des inégalités de classes et une extrême pauvreté. Le risque est là.

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Face à ce danger, il faut d’abord être attaché à une approche pacifique. Il est vraisemblable que la notion de populisme ne prendra plus et que la population sera exigeante en matière de relation entre État et citoyens, en matière de gouvernance et de performance. À court terme, nos amis occidentaux, qui ont une vision très simpliste de la situation en Tunisie et font eux-mêmes face à une conjoncture difficile, ne doivent pas faire l’impasse sur le pays. Il s’y passe vraiment quelque chose de fondamental pour le monde arabe. Accorder un soutien sous forme d’aide ciblée renforcerait les forces avant-gardistes qui conduisent la mutation. ce serait plus efficace que de continuer à mettre en œuvre une coopération classique, qui a montré ses limites.

La Tunisie passera par un cap difficile mais la génération montante triomphera. Les révolutions s’inscrivent, après tout, sur le temps long. Entre-temps, il faut rapidement, avec les organisations civiles, désamorcer durablement le conflit politique sans sous estimer la réaction violente des partis et la menace économique. C’est un vrai combat, spécifique à un moment critique de l’histoire.