Politique

En Ouganda, entre Yoweri Museveni et son fils, le cœur du parti au pouvoir balance

Plusieurs poids lourds du NRM ont déjà annoncé que le président Ougandais serait une nouvelle fois leur candidat pour la présidentielle de 2026. Des déclarations qui semblent avoir pour but de barrer la route au fils de Museveni.

Mis à jour le 31 décembre 2022 à 16:09

Muhoozi Kainerugaba et son père, Yoweri Museveni. © MONTAGE JA : Abubaker Lubowa/REUTERS

Les poids lourds du parti au pouvoir en Ouganda ont déjà désigné leur candidat à la présidence pour les prochaines élections : il s’agit de Yoweri Museveni, le chef de l’État depuis 1986. Après quarante années au pouvoir, le président a encore des choses « fondamentales » à réaliser, explique un de ses conseillers.

Ces annonces de cadres du Mouvement de résistance nationale (NRM) interviennent particulièrement tôt, plus de trois ans avant le scrutin. Les analystes soupçonnent que cela soit fait pour contrecarrer les ambitions du fils de Museveni, le général Muhoozi Kainerugaba, qui souhaite désormais occuper le poste suprême.

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Muhoozi, le provocateur

En 2022, Muhoozi a enthousiasmé ses partisans et dérangé ses détracteurs. Commandant en chef de l’armée jusqu’en octobre 2022, il a été l’homme de l’année en Ouganda. D’abord en rétablissant les relations diplomatiques de son pays avec le Rwanda, puis en organisant des méga-fêtes d’anniversaire et des rassemblements dans tout le pays.

Plus controversé, il a multiplié les tweets touchant à des sujets sensibles, tant au niveau national qu’international. L’un d’entre eux, qui suggérait que l’armée ougandaise pouvait s’emparer de Nairobi, la capitale du Kenya, a contraint Museveni à présenter des excuses publiques, ce qui est rare. Et a coûté son poste à son fils.

Début décembre, il a commencé à envoyer des tweets au NRM. Le 2 décembre, il a décrit le parti au pouvoir comme « l’organisation probablement la plus réactionnaire du pays… » Ajoutant : « Je ne fais certainement pas confiance au NRM. »

Dans un autre tweet, Muhoozi, qui prétendait être à l’écoute du « cri de notre peuple pour le changement » alors qu’il se présentait comme le possible prochain président, affirmait que « ce que le NRM est devenu ne représente certainement pas le peuple ougandais ». Le parti est resté silencieux, mais les commentaires sont venus du gouvernement.

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« Hooliganisme enragé »

Le premier à avoir réagi est le porte-parole du gouvernement, Ofwono Opondo, qui a rédigé un article critiquant le manque de clarté du parti, sans faire directement référence aux tweets de Muhoozi. « Le NRM est en train de devenir une victime des signaux contradictoires émis par ses hauts dirigeants, où la clarté fait non seulement défaut mais est aussi soigneusement évitée », a-t-il estimé. Il a averti que si les dirigeants du parti au pouvoir manquent à leurs responsabilités, les électeurs auront raison de « voter avec leurs pieds ».

La ministre d’État à l’Investissement, Evelyn Anite – célèbre pour s’être agenouillée lors d’une retraite du parti en 2015 pour demander à Museveni de se proposer comme candidat à la présidence lors des élections de 2016 –, a tweeté que Museveni serait sur le bulletin de vote en 2026. En référence à Muhoozi, qui a été baptisé « générateur de secours », Anite a déclaré que le « générateur ne démarrera pas. »

La réponse la plus sévère au fils du président est venue de David Mafabi, un conseiller principal du Museveni, qui a déclaré que la discussion sur la succession [à la tête de l’État] sur les réseaux sociaux avait été dominée par le « hooliganisme enragé ». « Des personnes qui prétendent appartenir à notre parti ont dit que le président devait se retirer honorablement. Et s’il ne se retire pas sur leur ordre, que se passera-t-il ? Ils le mettront à la retraite de manière déshonorante ? » a-t-il poursuivi.

Le secrétaire du NRM, Richard Todwong, s’est longuement exprimé sur le sujet le 14 décembre, déclarant qu’un organe supérieur du parti qui a siégé en 2019 a convenu que Museveni « devrait continuer à diriger ce pays en 2021, 2026 et au-delà. »

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Il y a eu beaucoup d’escarmouches ces derniers mois entre les partisans de Muhoozi et de Museveni, en grande partie parmi les jeunes, chez lesquels le fils est populaire. Le secrétaire du NRM a assuré que la jeunesse était bien derrière le président. Répondant à des questions directes sur les tweets de Muhoozi, il a estimé qu’on peut « critiquer mais pas insulter. Critiquer mais respecter ».

Père protecteur

Ce n’est pas la première fois que des rivalités secouent le NRM. Depuis des décennies que le parti s’accroche au pouvoir, il a su gérer les révoltes internes et se débarrasser de ses détracteurs. En 2014, il s’est rapidement débarrassé d’Amama Mbabazi, son secrétaire général, qui voulait défier Museveni aux élections de 2016. Le président a alors écarté sans états d’âme l’un de ses plus proches confidents depuis des décennies.

Cette fois, cependant, le président est resté silencieux, apportant des réponses ambivalentes lorsqu’on l’interrogeait sur son fils. Et les rares fois où il a donné des directives sans équivoque, notamment sur les tweets, son fils l’a carrément défié.

Toutes les affaires ne nécessitent pas une action ou une punition

Alors qu’en tant qu’officier de l’armée Muhoozi n’a en théorie pas le droit de faire des commentaires politiques, Museveni n’a cessé de répéter qu’il ne punirait pas son fils. Dans une interview récente, il a déclaré que ses tweets étaient des « petites affaires » et que « toutes les affaires ne nécessitent pas une action ou une punition ».

Pour sa part, le camp de Muhoozi est silencieux depuis des mois. Cela s’explique par le fait que ses principaux chefs de file, pour la plupart les frères de Museveni, font profil bas. Muhoozi lui-même est peu visible en dehors de Twitter.

Longévité

Qu’en pense son camp ? Michael Mawanda, un législateur qui a récemment été élu président de Team MK, pour Muhoozi Kainerugaba, assure qu’il est pleinement membre du parti au pouvoir. « Nous sommes du NRM. Nous travaillons toujours pour le NRM. Nous faisons la promotion de notre marque pour l’avenir, afin que, si une opportunité se présente, elle nous soit offerte », a-t-il déclaré, estimant que le parti au pouvoir doit adopter un débat sain sur la succession à des fins de durabilité. »

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Pour David Mafabi, la stabilité d’une « jeune nation » comme l’Ouganda tient à la longévité de ses chefs. « Ce qui se passe dans les jeunes nations, c’est que les dirigeants se tiennent très fermement, très haut, surtout lorsque les institutions sont faibles, et nous ne devrions pas laisser ces dirigeants partir facilement, ils ont un rôle historique à jouer et, selon moi, plutôt que d’être un point de faiblesse, ils devraient être un point de force », a-t-il déclaré. Quant à savoir quand Museveni partira, Mafabi affirme que ce sera au président d’en décider.