Politique

Lassana Bathily : « La loi de Gérald Darmanin me rappelle l’époque où Sarkozy parlait d’immigration choisie »

Juste après l’attaque terroriste de l’Hyper Cacher, en 2015, au cours de laquelle il s’était montré héroïque, le Malien Lassana Bathily avait été naturalisé Français. Huit ans plus tard, quel regard porte-t-il sur les questions identitaires et sur la progression de l’extrême droite en France ?

Mis à jour le 24 décembre 2022 à 10:03

© MONTAGE JA : Bruno Levy pour JA

L’ACTU VUE PAR – Il nous ouvre la porte de son appartement parisien, maillot de l’équipe de France sur le dos, toujours pas remis de la défaite des Bleus, vaincus deux jours plus tôt en finale de la Coupe du monde. Derrière l’écran plat, qui diffuse en boucle des images de liesse des Argentins triplement étoilés, deux drapeaux : celui de la France et celui du Mali. De nombreuses distinctions, aussi, venues de tous les continents, rendent honneur à sa bravoure : le 9 janvier 2015, lors de la prise d’otages du magasin Hyper Cacher, porte de Vincennes, à Paris, Lassana Bathily avait aidé plusieurs personnes à échapper au terroriste, Amedy Coulibaly.

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Au milieu de la série d’attentats qui ensanglantaient alors la France, la trajectoire de ce jeune Malien originaire de Kayes (Ouest), arrivé dans l’Hexagone à l’âge de seize ans, a représenté une bouffée d’espoir. Sans-papiers pendant de longues années, il a vécu « les galères et la peur » des contrôles de police avant de devenir « le héros de l’Hyper Cacher » et d’obtenir la nationalité française quelques jours après ce tragique événement.

Au moment où le projet de loi sur l’immigration conçu par Gérald Darmanin, le ministre de l’Intérieur, va être débattu au Parlement et où les idées d’extrême droite n’ont jamais été aussi fortes, Lassana Bathily analyse le regard que portent les Français sur les étrangers vivant dans leur pays.

Jeune Afrique : Depuis les attentats de 2015 votre vie a beaucoup changé. Que faites-vous aujourd’hui ?

Lassana Bathily : Je travaille à la Mairie de Paris depuis bientôt huit ans. Juste après la prise d’otages de l’Hyper Cacher, je suis entré à la direction de la Jeunesse et des Sports de la Ville. On s’occupe des événements sportifs, des bases nautiques, des courses à pied, des clubs de foot… J’interviens aussi dans des écoles pour parler d’intégration. On évoque ce que j’ai vécu à mon arrivée en France, mon parcours, mes difficultés.

Quelles étaient ces difficultés ?

J’ai été sans papiers pendant cinq ans. Je ne parlais pas la langue. Quand je sortais, j’avais sans cesse peur de me faire arrêter.

Le thème de l’identité, brandi notamment par la droite et l’extrême droite, est au centre du débat politique hexagonal…

En France, dès qu’une personne ne respecte pas la loi et qu’elle est étrangère, cela prend une ampleur énorme. Il y a beaucoup d’amalgames. La manière dont l’extrême droite a utilisé le meurtre de la petite Lola [la meurtrière présumée de Lola, 12 ans, est de nationalité algérienne] était vraiment honteuse. Tout le monde était très triste de cette mort, les Français comme les étrangers. Il y a des lois et des juges. La meurtrière doit être punie. Mais on ne doit pas utiliser cette affaire pour faire des généralités sur les étrangers.

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Ce sont les hommes politiques français qui ont changé et qui aident l’extrême droite à monter. Au Brésil, aux États-Unis ou en Italie, l’extrême droite est arrivée au pouvoir. J’ai peur que cela arrive chez nous aussi.

Les médias ont-ils une part de responsabilité dans cette progression ?

Ils donnent trop d’importance à certaines personnes, qui divisent au lieu de rassembler. Éric Zemmour, par exemple. Personne ne le connaissait. Pour moi, il vient de nulle part. Et, du jour au lendemain, il s’est présenté à l’élection présidentielle parce qu’il a été soutenu par des médias, qui l’ont mis en avant.

Lassana Bathily chez lui, à Paris, le 20 décembre2022. © Bruno Levy pour JA

Lassana Bathily chez lui, à Paris, le 20 décembre2022. © Bruno Levy pour JA

Les ministres Gérald Darmanin (Intérieur) et Olivier Dussopt (Travail) ont dévoilé leur projet de loi sur l’immigration. Il prévoit de créer des titres de séjour pour les métiers dits « en tension », où l’on manque de main-d’œuvre. Est-ce une bonne idée ?

Non. Cela me rappelle quand Nicolas Sarkozy parlait d’ « immigration choisie ». On garde les bons migrants, et, les autres, on les fout dehors. En matière d’immigration et de régularisation [des sans-papiers], il faut faire du cas par cas. Beaucoup d’étrangers sont en France, sans papiers, pendant dix ou quinze ans et cherchent à travailler. Ce sont des bosseurs, ils ne connaissent que le travail et méritent d’être régularisés autant que les autres. La main-d’œuvre est là, elle existe.

Avez-vous le sentiment que la France établit une hiérarchie entre les immigrés ?

Il y a pas de « bons réfugiés » ni de « mauvais migrants ». Ceux qui ont quitté des conditions de vie difficiles, qui ont fui la guerre et sont venus ici pour sauver leur peau, doivent être considérés de la même manière, d’où qu’ils viennent.

Estimez-vous que le traitement des réfugiés ne se fait pas, lui non plus, sur une base égalitaire ?

Au début de la guerre en Ukraine, j’ai reçu une lettre me demandant si je pouvais accueillir un Ukrainien à la maison. Je n’avais jamais vu autant de solidarité. Je n’ai pas reçu un courrier identique pour les Afghans, qui, eux aussi, ont fui la guerre. Il aurait fallu accueillir tout le monde comme on l’a fait avec les Ukrainiens. Afghans, Africains ou Ukrainiens, nous sommes tous des êtres humains.

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Certains ont dit que cette solidarité des Français envers les Ukrainiens s’expliquait par leur culture commune, alors que les réfugiés afghans ou africains auraient une culture différente. Mais, pour moi, ce n’est pas une raison. Et puis il faut rappeler, aussi, que l’Afrique et la France ont une histoire commune très forte.