Politique

Cameroun : face aux gardes du corps de Paul Biya, la justice helvète tient bon

Condamnés pour avoir molesté un journaliste de la Radio télévision suisse francophone, six membres du service de sécurité du président camerounais ont demandé un acquittement. Sans succès.

Mis à jour le 19 décembre 2022 à 18:48
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

© Damien Glez

Les « gros bras » qui assurent la sécurité de Paul Biya, lors de ses fréquents séjours genevois à l’hôtel Intercontinental, devraient méditer deux maximes. La première est : « À Rome, fais comme les Romains » (ou plutôt « À Genève, fais comme les Genevois »). S’ils sont confrontés à d’incessantes manifestations d’une diaspora camerounaise autoproclamée « Brigade anti-sardinards » (BAS) – en souvenir de sandwichs à la sardine distribués aux militants du parti au pouvoir –, les agents de la sécurité présidentielle ne peuvent les réprimer comme ils le feraient chez eux, ni s’en prendre aux journalistes locaux qui couvrirent le mécontentement.

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Le 26 juin 2019, sur l’esplanade de l’hôtel genevois, sous les fenêtres du président camerounais, des opposants dénoncent le coût du séjour présidentiel, dont ils évaluent le seul volet « logement » à 50 000 francs suisses  (soit plus de 33 millions de francs CFA) par jour. Un journaliste de la Radio télévision suisse (RTS), Adrien Krause, entreprend de filmer la manifestation. Les gardes du corps de Paul Biya le molestent, brisent ses lunettes et le dépouillent. Ils en répondront devant la police.

La deuxième maxime que ces agents de sécurité pourraient méditer est la suivante : « Inutile de censurer les images de presse lorsqu’existe une vidéosurveillance. » Après avoir affirmé qu’ils n’avaient pas empoigné le journaliste et qu’ils avaient retrouvé son matériel sur le sol, ils ont été confrontés aux images implacables des caméras de l’hôtel…

« Diaspora guerrière »

Rapidement condamnés par ordonnances pénales du Tribunal fédéral, les accusés brandiront un statut diplomatique et plaideront un acquittement au nom de « l’extrême tension, la confusion, la légitime défense et l’état de nécessité face au danger que pouvaient représenter ces images ». Mi-décembre, leur avocat, Me Loris Bertoliatti, parlera d’une « diaspora guerrière » capable de perpétrer « des actes de vengeance » sur ses clients, des agressions éventuelles dont serait alors responsable la couverture médiatique d’Adrien Krause.

Le ministère public évoquera, lui, les agissements de « voyous » d’une délégation camerounaise qui se comporterait comme « un État dans l’État ». Des agissements requérant, selon lui, de trois à quatre mois de prison avec sursis.

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À l’issue d’une matinée d’audience, le tribunal a finalement confirmé les infractions de « contrainte, appropriation illégitime et dommages à la propriété », rappelant que « seul l’État suisse peut user de contrainte sur son territoire ». Aux peines privatives de liberté, il a toutefois préféré des sanctions pécuniaires. Cinq gardes du corps écopent de 90 et 100 jours-amendes avec sursis et le cinquième de 30 jours-amendes – sommes qui seront confirmées à l’issue d’un éventuel appel des condamnés.

Longtemps, les chefs d’État africains prisaient la Suisse pour la discrétion qui enfouissait les détails de séjours fastueux sous une couche de secret. Mais les cachotteries helvètes sont de moins en moins à l’ordre du jour, dans ce pays enclavé dans l’Union européenne de la transparence.