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Mali, Guinée, Burkina… Comment sortir de l’impasse ? Par Marwane Ben Yahmed

Face au blocage total de la situation politique à Bamako, Conakry et Ouaga, une seule solution : faire preuve de pragmatisme et tendre la main aux pouvoirs putschistes locaux. Non sans contrepartie.

Mis à jour le 30 janvier 2023 à 19:00
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Marwane Ben Yahmed © V.Fournier pour JA/Montage JA

ÉDITORIAL – Il y a un peu plus de deux ans, l’Afrique de l’Ouest ressuscitait les mânes des colonels-putschistes et les coups d’État qui naguère faisaient florès. D’abord au Mali, le 18 août 2020, avec la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta. Puis ce fut le tour d’Alpha Condé, en Guinée, le 5 septembre 2021. Et enfin celui de Roch Marc Christian Kaboré, au Burkina, le 24 janvier 2022.

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Que cela se soit produit dans ces trois pays n’est pas le fruit du hasard, les scénarios et le contexte étant d’ailleurs presque identiques. Le Mali, la Guinée et le Burkina étaient confrontés à des problématiques sécuritaires et politiques. Les militaires n’avaient plus qu’à prétendre pallier l’incurie des régimes en place…

Des putschs acclamés par les populations

Autre dénominateur commun : ces putschs ont été menés par des officiers, colonels ou lieutenants-colonels quadragénaires, et donc relativement jeunes, au profil étrangement identique. Assimi Goïta, Mamadi Doumbouya et Paul-Henri Sandaogo Damiba ont été formés à l’étranger et ont dirigé des forces d’élite dans leurs pays respectifs.

Ces prises de pouvoir ont en outre à chaque fois été acclamées par la population, qui exprimait ainsi son ras-le-bol en même temps que le sentiment que les élections et la démocratie ne servent à rien et ne règlent aucunement leurs problèmes : chômage, logement, flambée des prix, difficultés d’approvisionnement en eau et délestages récurrents, etc. Le tout sur fond de populisme, de rejet de la France, l’ancienne puissance coloniale, et d’idolâtrie d’une Russie fantasmée.

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Deux ans plus tard, donc, la situation est bloquée. Pis, elle est en voie de pourrissement. Les sanctions un temps adoptées par la Cedeao, comme les tentatives de médiation conduites par les anciens présidents nigérian Goodluck Jonathan ou nigérien Mahamadou Issoufou n’y ont rien changé. Certes, après plusieurs mois d’intenses pressions sur les autorités maliennes et de lourdes sanctions économiques, finalement levées en juillet, l’heure est à l’apaisement.

Idem du côté de Conakry. Sous le coup de « sanctions progressives » décidées lors du sommet extraordinaire des chefs d’État africains à New York, le 22 septembre, la junte guinéenne a accepté, au mois d’octobre, de ramener la durée de la transition de trente-huit à vingt-quatre mois.

Le Burkina Faso, désormais sous la férule du capitaine Ibrahim Traoré a, lui, promis d’honorer les engagements pris par Paul-Henri Sandaogo Damiba en juillet, prévoyant notamment « le retour à l’ordre démocratique » d’ici à juillet 2024. Sur le fond, pourtant, « tout change pour que rien ne change », comme l’écrivait l’Italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa.

Aggiornamento

Tenus à bout de gaffe par la communauté internationale, bannis de toutes les réunions diplomatiques (dont, récemment, le sommet États-Unis–Afrique organisé par le président Joe Biden), confrontés à une conjoncture économique désastreuse aggravée par leur isolement, les dirigeants de ces trois pays n’ont d’autre choix que de s’arc-bouter sur un nationalisme exalté mais ombrageux, de se replier sur eux-mêmes ou de se tourner vers de nouveaux partenaires dont la sincérité est sujette à caution, avec peu de chances de préserver les intérêts de leurs nations. Acculé, on ne négocie que rarement à son avantage.

Last but not least, difficile d’avancer avec une Cedeao divisée, qui manie tantôt le bâton tantôt la carotte, sans véritable ligne directrice. Une organisation régionale tiraillée entre, pour résumer, un Mohamed Bazoum vent debout contre les putschistes et un Faure Gnassingbé qui ne ménage guère ses efforts pour maintenir avec eux un dialogue constructif.

Face au triste constat d’un enlisement dont il ne peut rien sortir de bon, une seule solution : faire preuve de pragmatisme et tendre la main. Cela pourra sembler surprenant à nos fidèles lecteurs, car depuis le début de cette triste séquence anti-démocratique, Jeune Afrique a toujours fustigé ces coups d’État, leurs auteurs comme leurs thuriféraires, ces « panafricanistes » de pacotille animés par de tout autres considérations que la défense de la souveraineté dans laquelle ils se drapent.

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Mais puisque rien ne change, voire que la situation empire pour les Maliens, les Guinéens et les Burkinabè, provoquant une instabilité et une insécurité grandissantes dans toute la région, sans doute faut-il se résoudre à mettre de côté pour un temps nos principes. Pour un dialogue et un accord « donnant-donnant ».

Élections libres et transparentes d’ici 2024

Cela impliquerait de ne plus ostraciser les autorités de ces trois pays, de les traiter donc comme des dirigeants « normaux » en réintégrant le Mali, le Burkina et la Guinée dans toutes les instances sous-régionales, mais aussi de leur lâcher la bride localement, en les laissant mener leurs réformes et plus largement leur politique. Bref, de les réintégrer dans le concert des nations africaines et de leur faire confiance. Non sans contrepartie. Ils devront enfin accepter de prendre des engagements, ou de respecter ceux déjà pris, à commencer par celui de ne pas aller au-delà de 2024 pour rendre le pouvoir aux civils à travers des élections libres et transparentes.

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Ils devront également tendre la main, notamment en associant la classe politique et la société civile à la période qui ainsi s’ouvrirait, ce qui n’est guère le cas aujourd’hui. Mais aussi en cessant d’instrumentaliser la justice pour faire taire les récalcitrants ou ceux dont ils pensent qu’ils représentent une menace.

En un mot comme en cent, c’est d’un total aggiornamento dont nous avons besoin. Sur tous les plans, politique comme économique, et surtout psychologique. Ce n’est évidemment pas sans risque, mais au point où nous en sommes, qu’aurions-nous à perdre ? C’est peut-être un chemin de traverse, mais qu’importe s’il mène à Rome…