Politique

Face aux insurrections, le Sahel à un tournant

Rejet des vieilles élites et de la France, détricotage du dispositif sécuritaire régional… L’arrivée des Russes dans la sous-région pourrait bien être l’accélérateur et le révélateur d’un changement de paradigme.

Mis à jour le 29 décembre 2022 à 14:43
Jean-Hervé Jézéquel

Par Jean-Hervé Jézéquel

Jean-Hervé Jézéquel est directeur du projet Sahel à l'International Crisis Group (ICG).

Les derniers militaires de l’opération Barkhane (ici en juillet 2021) ont quitté le Mali en août 2022. © État-major des Armées/France.

Le Sahel central – en tout cas les trois pays affectés par des insurrections se réclamant du jihad armé (Mali, Niger et Burkina Faso) – est entré dans une séquence nouvelle de son histoire. Depuis 2020, le Mali et le Burkina Faso ont chacun connu deux coups d’État portant des militaires au pouvoir. Le Niger a mieux résisté, mais a également subi deux tentatives avortées de renversement du pouvoir par la force.

La Russie, nouvel allié militaire

Après leur arrivée au pouvoir, les autorités militaires ont entrepris d’importants changements, soucieuses à la fois d’écarter les responsables politiques, accusés d’être à l’origine de la grave crise que traversent ces pays depuis 2012, et d’initier une remise en question des alliances avec leurs principaux partenaires militaires. Les jeunes officiers aux commandes à Bamako ont ainsi construit leur popularité sur la rupture avec la France et le choix de la Russie comme nouvel allié privilégié. Leurs homologues à Ouagadougou semblent bien tentés de les imiter dans les mois qui viennent.

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De quoi sonner le glas du dispositif de stabilisation du Sahel que les partenaires occidentaux ont construit depuis 2013 et dont la France s’était imposée comme le chef de file. Les opérations militaires française Barkhane et européenne Takuba ont pris fin ; l’organisation régionale du G5 Sahel est à terre après le retrait de Bamako ; la mission onusienne de stabilisation du Mali, la Minusma, subit une série inquiétante de défections qui font douter de son avenir.

Malgré les investissements financiers conséquents – mais sans commune mesure avec l’appui apporté à l’Ukraine, font remarquer des autorités sahéliennes – et d’intenses efforts diplomatiques, ce dispositif n’a jamais démontré sa capacité à endiguer l’avancée des mouvements jihadistes ni trouvé les moyens de soutenir le déploiement effectif de l’État dans les territoires ruraux tombés sous l’influence des différents groupes insurgés.

Rhétorique martiale

La séquence actuelle ne se limite pas non plus à un changement de partenaires extérieurs, elle est marquée par une profonde remise en cause des élites politiques vieillissantes, dont certaines, notamment au Mali, étaient au pouvoir depuis les années 1990. C’est en cela aussi que la période actuelle représente un tournant.

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Le renouvellement en cours des élites politiques et le détricotage d’un dispositif de stabilisation en panne n’apparaissent pas nécessairement comme des mauvaises nouvelles pour la région. En revanche, en dépit de la remise en cause des solutions portées par les pays occidentaux et notamment par la France, le Mali comme le Burkina Faso semblent plus que jamais s’enfermer dans des réponses dominées par les options militaires. Pis, la rhétorique martiale en vogue à Bamako comme à Ouagadougou annonce d’inquiétantes bouffées de violence contre les populations civiles dès lors que celles-ci sont perçues comme proches des insurgés.

Les voies du dialogue

De son côté, le Niger semble dans une meilleure position, même si la stabilité du pays reste fragile et que les groupes jihadistes se sont rapprochés de Niamey. Le président, Mohamed Bazoum, doit cet avantage relatif probablement moins au fait qu’il continue de parier sur une alliance étroite avec la France que parce que son prédécesseur, Mahamadou Issoufou, et lui-même ont su mieux résister que leurs voisins à la tentation des milices d’autodéfense.

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Les autorités nigériennes ont également exploré plus tôt que d’autres les voies du dialogue avec l’ensemble des belligérants. À l’inverse, en dépit des déclarations de rupture, les autorités de transition à Bamako comme à Ouagadougou n’ont pas encore su profiter de l’espace créé par l’affaiblissement du dispositif de stabilisation régionale et par l’effritement soudain de l’influence française pour concevoir une stratégie donnant une plus large part aux réponses politiques endogènes.