Politique

Qatar 2022 : les supporters marocains lésés demandent justice

Vols annulés, heurts avec la police qatarie, revente illégale de billets… Pour plusieurs centaines de supporters qui devaient assister à la demi-finale contre la France, le rêve a viré au cauchemar. Ils demandent des comptes.

Mis à jour le 16 décembre 2022 à 18:40

Des supporters marocains fêtent la victoire de leur équipe lors du huitième de finale de la Coupe du monde de football Qatar 2022 entre le Maroc et l’Espagne, dans la fan zone de la Fifa à Doha, le 6 décembre 2022. © MAHMUD HAMS/AFP

Un véritable pont aérien organisé à la hâte pour acheminer au Qatar des milliers de supporters marocains désireux d’assister à la toute première demi-finale de Coupe du monde disputée par une équipe africaine, et face aux champions en titre qui plus est ! Des autorités qataries prêtes à toutes les générosités envers leurs “frères” du Maghreb et promettant des billets gratuits ! Pour les fans des Lions de l’Atlas, la soirée du 14 décembre s’annonçait historique. Beaucoup, hélas, ont déchanté. Et pas seulement parce que les hommes de Walid Regragui n’ont finalement pas réussi à battre les Français. Pour plusieurs milliers de supporters, les avions et les tickets promis ne se sont jamais matérialisés et, quelques jours plus tard, ils sont nombreux à crier leur colère et à exiger réparation.

Pour certains, les difficultés ont commencé à l’aéroport. Sur les 30 vols mobilisés pour transporter les supporters marocains assistant à la demi-finale, 7 ont finalement été annulés. Ce changement de dernière minute a touché 2 100 passagers. Motif officiel : l’indisponibilité des tickets pour accéder au stade Al Bayt, où s’est déroulé le match contre la France.

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Mais selon plusieurs sources, ce sont les autorités qataries qui, constatant que certains supporters marocains arrivant à Doha n’avaient pas de ticket pour le match, auraient choisi d’annuler ce pont aérien (opéré par Qatar Airways en partenariat avec la RAM). S’estimant lésés, ces supporters auraient alors protesté, la situation dégénérant quand ils ont refusé de quitter l’aéroport sans avoir reçu le ticket que leur promettait la Fédération royale marocaine de football (FRMF).

Marché noir

Comment comprendre ces problèmes de billets ? Pour la demi-finale, 13 à 18 000 tickets auraient été réservés aux supporters marocains. Ce sont les autorités qataries qui les auraient donnés à la FRMF pour que celle-ci les distribue gratuitement aux fans à l’aéroport de Doha. En parallèle, d’autres opérations de distribution devaient également s’organiser dans différentes “fan zones” de la capitale qatarie.

Arrivés sur place, plusieurs supporters ont pourtant découvert qu’il était impossible de se procurer un ticket. En même temps, un marché parallèle se serait improvisé avec la publication d’annonces sur les réseaux sociaux. En lieu et place des entrées gratuites promises, quelques rares tickets disponibles se sont retrouvés à la revente illégale à des prix allant de 5 000 à 15 000 dirhams (448 à 897 euros). Derrière ce marché noir, des individus proches de la FRMF affirment les supporters floués.

Clientélisme

Depuis ce fameux 14 décembre, le responsable présumé de ce fiasco est particulièrement visé, et son nom circule sur les réseaux sociaux : Mohamed Boudrika, homme d’affaires, membre du bureau politique du Rassemblement national des indépendants (RNI) et parlementaire à la Chambre des représentants. Entre 2012 et 2016, il a aussi et surtout été président du Raja, l’un des clubs de football les plus populaires du royaume. C’est lui qui aurait été chargé d’assurer la distribution des places.

« Quand j’ai voulu partir à Doha pour voir le match, un ami proche de Mohamed Boudrika m’a dit qu’il pouvait m’en trouver », explique un supporter qui n’a finalement pas fait le déplacement. « Les accusations de clientélisme sont fondées. Mais je ne crois pas une seule seconde aux accusations de vol ou de spéculation qui le visent », précise-t-il. Ce que croient savoir certains supporters, c’est que Mohamed Boudrika aurait distribué un nombre important de billets à des proches, mais aussi à des membres du RNI. Et que ce serait ces billets qui se seraient retrouvés sur le marché noir.

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À quelques heures du match, plusieurs images circulant sur les réseaux et relayées par la chaîne beIn Sports, montraient déjà des supporters marocains interpellant Mohamed Boudrika : « Voleur ! Je suis là mais le ticket, où est-il ? » L’intéressé rejette toutes ces accusations, expliquant de son côté que la FRMF aurait réceptionné deux lots : un premier de 6 000 billets remis immédiatement aux supporters au stade sud (Al-Janoub), et un deuxième lot de 1 000 tickets que les agents de l’ambassade présents à l’aéroport international de Doha, étaient censés remettre aux fans venant de Casablanca.

Dans une interview donnée au média marocain goud.ma, Mohamed Boudrika affirme d’ailleurs avoir saisi la justice au Qatar. « Si je ne reçois pas les excuses que je mérite, je compte aller au bout de la procédure judiciaire », a-t-il déclaré visant à la fois les supporters visibles sur la vidéo en question et la chaîne qatarie qui a diffusé les images.

Enregistrement gênant

Mohamed El Hidaoui, un autre député RNI, est également accusé par certains supporters déçus d’avoir négocié la vente de tickets pour la demi-finale. Un enregistrement audio ayant fuité incrimine cet élu, également président de l’Olympique Club de Safi qui aurait eu accès aux tickets via la FRMF. S’il a publiquement admis l’authenticité de l’enregistrement, il assure que la personne qui l’a diffusé a volontairement omis de préciser le contexte de leur conversation pour lui nuire. Il certifie ainsi que si, dans la conversation enregistrée, il donne à son interlocuteur un lieu où effectuer la transaction et une prix de vente (6 000 dirhams le ticket), c’est uniquement pour rendre service.

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Insuffisant pour faire retomber la colère des supporters privés de match, dont plusieurs réclament l’ouverture d’une enquête éclairant les circonstances du scandale qui éclabousse la FRMF. Voire, pour les plus excédés, la démission de Mohamed Boudrika. Par ailleurs, selon nos informations, le bureau politique du RNI a décidé de saisir la Commission Régionale (région de Marrakech-Safi) de Discipline et d’Arbitrage pour le cas de Mohamed El Hidaoui.

Mais ce bide organisationnel ne saurait totalement gâcher la fête. Un avion spécial (Doha-Rabat) sera affrété pour transporter les Lions de l’Atlas, une rencontre populaire ainsi qu’un dîner officiel en présence du Roi Mohammed VI sont prévus. À l’occasion de la cérémonie en leur honneur, l’ensemble des membres de l’équipe nationale sera décorée d’un wissam royal (distinction honorifique de haut rang).