Culture

Kehinde Wiley, Koyo Kouoh… cent ans de fierté noire

Jusqu’en septembre 2023 se tient au Zeitz Mocaa (Cape Town), l’exposition « When We See Us : A Century of Black Figuration in Painting ». Un tour d’horizon complet de la peinture figurative portée par les artistes noirs de tous horizons.

Mis à jour le 8 janvier 2023 à 10:35

Les femmes peintes par Sungi Mlengeya s’extraient du blanc de la toile, ci-contre : Constant III, (140 X 300 cm). © Sungi Mlengeya

Deux femmes noires, amies ou amantes. Habillées de blanc, elles ne sourient pas, ne nous regardent pas. Leur délicate étreinte est apaisée, muscles relâchés, mains détendues. Leurs yeux disent à la fois une distance et un défi. Peintes sur fond blanc par la Tanzanienne Sungi Mlengeya, elles semblent sortir de la toile immaculée, conscientes de leur beauté. Ce n’est pas un hasard si cette œuvre ouvre le catalogue de  l’exposition « When We See Us : A Century of Black Figuration in Painting » qui se tient au Zeitz Mocaa (Cape Town, Afrique du Sud), jusqu’au 3 septembre 2023.

Représentative du travail de Sungi Mlengeya, qui propose des portraits de femmes noires sur fond parfaitement blanc, Constant III, peinte en 2019, éclaire à sa manière le projet défendu par la directrice du musée, la Camerounaise Koyo Kouoh, qui a assuré le commissariat de l’exposition, avec l’assistance de Tandazani Dhlakama.

À Lire Koyo Kouoh : « Ce n’est pas à nous de déconstruire les préjugés euro-américains sur l’Afrique »

« Avec un focus sur la peinture, et plus particulièrement sur les œuvres d’art produites entre 1920 et aujourd’hui, “When We See Us” célèbre la manière dont les artistes africains et de la diaspora ont imaginé, positionné, immortalisé, affirmé les expériences des Africains et des personnes d’origine africaine, écrivent-elles. Le titre de l’exposition vient de celui de la minisérie When They See Us, réalisée en 2019 par Ava DuVernay. Laquelle s’inspire des différentes formes de violences imposées aux corps noirs, que l’on peut toujours constater un peu partout aujourd’hui. Remplacer le “Eux” (“They”) par le “Nous” (“Us”) permet un basculement dialectique qui recentre la discussion dans une perspective différente d’écriture de soi, comme théorisée par le professeur Achille Mbembe. »

200 œuvres, 61 peintres, 28 pays

Exposition de grande ampleur se déployant sur un étage complet du Zeitz Mocaa, « When We See Us » rassemble plus de 200 œuvres figuratives réalisées par 61 peintres, eux-mêmes issus de 28 pays – leurs dates de naissance couvrant une vaste période courant de l’année 1886 à l’année 1999 ! C’est, sans nul doute, une première. « Je ne sais pas s’il y en a eu d’autres avant, confie Koyo Kouoh avec un sourire, mais cela veut sans doute dire qu’il n’y en a pas eu ! En tout cas, une exposition de cette importance qui se concentre sur la représentation noire et sur la peinture en ne retenant que les aspects anodins de la joie au quotidien, de la fête, du temps libre, de la spiritualité, je n’en connais pas d’autre. »

L’exposition propose un parcours quasi dépourvu de violence et invite à naviguer dans la douceur de l’existence

À l’inverse de nombreuses expositions contemporaines, « When We See Us »  propose de fait un parcours quasit dépourvu de violence et invite à naviguer dans la douceur de l’existence. Le voyage se découpe en six thématiques ouvertes : le quotidien, joie et festivités, repos, sensualité, spiritualité, triomphe, et émancipation. Les termes choisis – « joie » plutôt que « bonheur », « sensualité » plutôt que « sexualité », « spiritualité » plutôt que « religion » – correspondent à une démarche revendiquée par les commissaires.

Éviter les questions traumatiques

« Nous avons sélectionné des termes suffisamment ouverts pour ne pas être enfermant, explique Tandazani Dhlakama. Nous voulions qu’ils nous permettent de raconter une histoire montrant la multiplicité des créations, les esthétiques parallèles propres à la condition noire. Nous voulions éviter de créer des boîtes ou de présenter des stéréotypes. Nous avons spécifiquement choisi des œuvres en résonance avec la notion de joie, célébrant la condition noire de manière directe ou plus subtile, quelle que soit l’origine géographique ou l’époque de leur création. Nous avons évité les questions traumatiques pour nous concentrer sur différentes formes d’émancipation. »

Nous sommes dans une phase de réappropriation de nos imaginaires, de nos récits, de nos manières d’être !

Aussi ne trouve-t-on guère, dans l’exposition, d’allusions directes aux maux dont le continent a souffert et souffre encore parfois : esclavagisme, colonialisme, pillage des richesses minières, racisme… « Les six thématiques choisies ont guidé le choix des œuvres, confirme Koyo Kouoh. Je voulais sortir du cadre habituel de souffrance, de misère, pour ramener le quotidien dans un espace critique. Le fait même d’exister et de vivre en Afrique aujourd’hui représente des défis. Nous sommes dans une phase de réappropriation de nos imaginaires, de nos récits, de nos manières d’être ! » Le sous-titre de l’exposition, « Un siècle de figuration noire dans la peinture », pourrait laisser penser à une approche chronologique : il n’en est rien.

Les thématiques empruntent à tous les espaces, à toutes les périodes. Ainsi, dans la partie consacrée au quotidien, il est possible de contempler successivement un portrait de femme cueillant du tabac peint par l’Africain-Américain Romare Bearden (1911-1988) aux alentours de 1940, une scène de pêche du Tanzanien Edward Saidi Tingatinga (1932-1972) réalisée en 1970, un couple à table du Congolais Moké (1950-2001) datant de 1981 ou encore un vaste triptyque du Botswanais Meleko Mokgosi (né en 1981) daté de 2014 et alternant sur 8 mètres de long scènes d’intérieur et scène de rue…

Sensualité et spiritualité

Ni frontière spatiale, ni frontière temporelle : « When We See Us » démontre si besoin était que la peinture figurative n’est pas une tendance récente dans les pratiques des artistes noirs. « Cela fait quatre ou cinq ans que l’on constate un retour de la figuration dans l’écosystème artistique, commente Koyo Kouoh. Cela a très vite été repris par le marché de l’art et cela a entraîné beaucoup d’imitations, de copies. Pourtant, il n’y a eu aucune tentative du marché ou des institutions pour ramener la conversation dans une temporalité plus longue. »

D’où l’idée de brosser le portrait d’une famille élargie de peintres noirs qui se nourrissent, s’inspirent, s’influencent, dialoguent les uns avec les autres, jetant en couleurs sur la toile leur joie d’exister. Les œuvres exposées recomposent une généalogie ouverte d’écoles diverses, de Dakar (Sénégal) à Kumasi (Ghana) en passant par Nsukka (Nigeria), Makerere (Ouganda), Londres (Royaume-Uni), Johannesburg (Afrique du Sud). L’exposition « éclaire la diversité, la créolisation et le syncrétisme de l’Afrique et de sa diaspora ».

« When We See Us »  explore aussi les pratiques et les questions religieuses propres à l’Afrique et à ses diasporas

Elle offre surtout la possibilité pour le visiteur curieux de se laisser aller à une réelle douceur de vivre – africaine, sans doute, mais avant tout humaine. Le soir, Romare Bearden fait entendre des notes de jazz (Jazz Rhapsody, 1982), Moké nous emmène en boîte à Matonge (Kin Oyé ou Couloir Madiokoko à Matonge, 1983), Chéri Samba part en live (Live dans les sous-sol du Rex, 1982).

Plus tard dans la nuit, les corps se rapprochent et se dénudent dans la danse (Turbulent Youth, du Britannique d’origine nigériane Tunji Adeniyi-Jones), s’embrassent (Within Reach, du Britannique Chris Offili), font l’amour (Never change Lovers in the middle of the night, de l’Africaine-Américaine Mickalene Thomas) avant de se laisser aller à la tendresse de l’après avec la Nigériane Njideka Akunyili Crosby (Re-branding my Love).

La politique tout de même

Les plaisirs de la chair n’empêchant nullement la spiritualité, « When We See Us »  explore aussi en images les pratiques et les questions religieuses propres à l’Afrique et à ses diasporas, entre animisme, christianisme, islam, sans donner de réponse aux interrogations qui, partout, dépassent l’humain. « C’est une exposition joyeuse et douce, commente Koyo Kouoh. On parle de quotidien, de joie, de plaisir… C’est quand même rare, le parti pris du plaisir, par les temps qui courent ! »

« Revolution Obama » du Congolais Chéri Chérin, (2009), acrylique et huile sur toile, (200 cm X 300 cm). © Cheri Cherin

« Revolution Obama » du Congolais Chéri Chérin, (2009), acrylique et huile sur toile, (200 cm X 300 cm). © Cheri Cherin

Est-ce à dire que cette exposition majeure ne serait pas du tout politique ? Loin de là. Le fait même de n’exposer que des artistes noirs est un choix signifiant. « Oui, il fallait parler de figuration noire, explique Koyo Kouoh. L’espace dominant n’a pas besoin de se nommer, de se qualifier. Mais en Afrique et dans les diasporas, nous en sommes encore à la réappropriation de nos images et de nos existences. La représentation est un enjeu capital, à la fois politique et émotionnel. Tout le monde a besoin de se voir, de se reconnaître, parce que l’on reproduit ce à quoi l’on est exposé. L’exemple des médias est parlant, ces derniers contrôlant qui on voit, comment on le voit et surtout qui on ne voit pas ! »

Barack & Kehinde

Au milieu de l’exposition, une longue frise chronologique vient rappeler le contexte entourant la plupart des créations présentées, permettant aux visiteurs de comprendre comment, en quelques cent années, les artistes africains n’ont cessé de se battre et d’œuvrer pour la reconquête d’une image que les Occidentaux s’étaient appliqués à déconstruire au gré de leurs visées commerciales.

Ceci étant dit, sans jamais s’éloigner de leur ligne directrice faisant la part belle à la joie et au loisir, les commissaires se sont aussi amusés à distiller tout au long du parcours de subtiles allusions politiques. On l’a vu, les femmes peintes par Sungi Mlengeya s’extraient du blanc de la toile. Le peintre brésilien No Martins propose de son côté avec Estratagema (2020) une scène qui pourrait paraître absurde : un homme jouant aux échecs contre lui-même… avec des pièces entièrement blanches !

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Plus directement politique, la Britannique Esiri Erheriene-Essi offre avec The Birthday Party (2021) une image surprenante du militant anti-apartheid Steve Biko (1946-1977), tout sourire face à un gâteau d’anniversaire. C’est néanmoins dans la dernière partie de l’exposition (« Triomphe et émancipation ») que le propos prend militant en particulier avec la vaste toile du Congolais Chéri Chérin, Obama Revolution (2009), représentant le président d’origine kényane et sa femme Michelle comme une victoire du monde entier contre le racisme.

« Obama a vraiment cristallisé une forme d’émancipation contre le racisme, tout le monde s’y est reconnu, quel que soit son bilan a posteriori, indique Koyo Kouoh. J’ai pleuré lors de cette élection. Je me suis dit : oui, c’est possible ! » Un peu plus tard, en 2018, l’Africain-Américain Kehinde Wiley réalisait le portrait du nouveau président américain. Et aujourd’hui, c’est au tour du Ghanéen Raphael Adjetey Adjei Mayne de peindre Obama et Wiley bras dessus bras dessous (Barack&Kehinde, 2021), deux silhouettes noires portant chemises blanches, immédiatement reconnaissables.