Actualités

France-Algérie : un tirailleur algérien détrône le général Bugeaud au fronton d’une école

La mairie de Marseille a décidé de débaptiser l’école Bugeaud pour lui donner le nom du jeune tirailleur algérien Ahmed Litim, mort au combat en août 1944 contre les troupes nazies. Qui est donc ce jeune caporal qui supplante le bourreau ?

Mis à jour le 13 décembre 2022 à 10:50

Cérémonie de dénomination à Marseille, le 10 novembre 2022, de l’école Ahmed Litim, tirailleur algérien, libérateur de Marseille victime d’un obus allemand le 25 août 1944. © Nicolas VALLAURI/MAXPPP.

Un tirailleur déloge un général à Marseille. La mairie de la cité phocéenne a débaptisé, le jeudi 10 novembre, l’école « Bugeaud », dans le 3e arrondissement, pour lui attribuer le nom d’« Ahmed Litim », du tirailleur algérien éponyme, frappé à mort par un éclat d’obus en août 1944 alors qu’il défendait la ville contre les troupes nazies.

La décision de débaptiser l’école Bugeaud, du nom de ce général qui a semé la terreur et la barbarie durant la conquête de l’Algérie, a été prise en mai 2021 par le conseil municipal. « Une nation pour être grande doit regarder son histoire avec lucidité », expliquait alors le maire de Marseille, Benoît Payan (DVG).

À Lire Algérie-France : y avait-il une nation algérienne avant la colonisation française ?

Qui est donc le jeune tirailleur algérien choisi pour prendre la place de ce général qui fut l’un des symboles de la colonisation française ? Selon son livret militaire, Ahmed Litim est supposé être né en 1920 à Guettara, un village perdu sur les hauts plateaux de Djelfa. Il s’engage dans l’armée le 15 mars 1938, dans le 7e RTA (régiment de tirailleurs algériens), l’un des régiments les plus décorés de l’armée française, toujours présent dans les combats les plus périlleux.

Mort pour libérer la ville

Ahmed Litim participe d’abord à des combats en Tunisie, en décembre 1943, avant d’embarquer pour l’Italie le 1er janvier 1944. Il effectue temporairement une formation au Centre d’instruction d’armée (CIA), où il est promu caporal le 1er février. Son carnet militaire indique qu’il rejoint la 1re compagnie du 1er bataillon et débarque à Tarente (Italie), où il prend part aux combats pendant huit mois. Il débarque à Saint-Tropez le 17 août pour prendre part à la campagne de libération de Marseille, que les Allemands occupent depuis le 12 novembre 1942.

Jeune caporal, toujours le premier aux postes dangereux, a fait preuve d’un cran remarquable

Le vendredi 25 août 1944, les hommes du 3e et du 7e RTA, principalement des Algériens et des Marocains, accrochent les troupes allemandes à Notre-Dame de la Garde, sur les hauteurs de Marseille. Vers 16 h 30, Ahmed Litim est grièvement touché par un obus allemand et décède le soir même de ses blessures. Il est enterré au cimetière Saint-Pierre de Marseille. Son livret militaire indique « Mort pour la France ».

Dans le Journal officiel du 26 novembre 1944, il obtient la citation à l’ordre de l’armée et la Croix de guerre 1939-1945 avec palme. Dans la décision signée le 11 novembre 1944 par le général de Gaulle, on peut lire : « Jeune caporal, toujours le premier aux postes dangereux, a fait preuve d’un cran remarquable dans les combats de rue à Marseille. A été gravement blessé le 25 août 1944 à Notre-Dame de la Garde, alors qu’il servait lui-même son F.M., son tireur ayant été mis hors de combat. »

À Lire France – Maghreb : Emmanuel Macron à la recherche d’un équilibre introuvable

Le maire socialiste de Marseille explique pourquoi le conseil municipal a décidé de donner le nom de ce jeune caporal pour remplacer celui du général Thomas Robert Bugeaud : « Cette école de Marseille portait le nom d’un bourreau : Bugeaud. Aujourd’hui, nous lui donnons un nouveau nom, celui d’un tirailleur algérien, celui d’un héros qui a donné sa vie pour libérer notre ville. »

Bugeaud le bourreau

En détrônant Bugeaud du fronton de cette école, Marseille rejoint ainsi d’autres villes de France qui ont décidé de déchoir le général « enfumeur » ou qui ont engagé un débat dans ce sens. En juin 2022, la ville de Brest a ainsi débaptisé l’école Bugeaud pour lui donner le nom d’Alice Abarnou, une résistante brestoise déportée dans les camps de concentration nazis.

Qui est donc ce « bourreau », dont l’historien Benjamin Stora dit qu’il « a mis en place en Algérie des stratégies militaires de colonnes infernales, qui avaient été utilisées en Vendée sous la Révolution française, mais aussi des enfumades, des razzias, des regroupements de populations » ?

Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes ou bien exterminez-les jusqu’au dernier

Nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, le lieutenant-général Thomas Robert Bugeaud, marquis de La Piconnerie, duc d’Isly, débarque à Alger en février 1841. Sa mission : soumettre les populations locales.  Sa méthode : pourchasser, détruire, affamer et exterminer tous ceux qui s’opposent à la conquête française. À la tête de 100 000 hommes, il mènera avec méthodologie et dévotion une politique de la terre brûlée. Mais il n’était pas qu’un militaire impitoyable. Il fut aussi l’un des initiateurs de la colonisation en mettant en place des villages fortifiés et en demandant aux soldats de s’installer en Algérie comme colons. Sa devise était d’ailleurs : « Par l’épée et la charrue. »

À Lire Algérie-France : pour Benjamin Stora, « l’histoire de la colonisation est occultée »

Sa correspondance avec les généraux placés sous son commandement illustre un caractère cruel et une totale absence d’état d’âmes. Le 18 janvier 1843, il écrit au général Louis Juchault de Lamoricière, dont les troupes affrontent les hommes de l’émir Abdelkader, pour lui demander de réserver les pire châtiments à ses adversaires : « Plus d’indulgence, plus de crédulité dans les promesses. Dévastations, poursuite acharnée, jusqu’à ce qu’on me livre les arsenaux, les chevaux et même quelques otages de marque… Les otages sont un moyen de plus, nous l’emploierons, mais je compte avant tout sur la guerre active et la destruction des récoltes et des vergers… Nous attaquerons aussi souvent que nous le pourrons pour empêcher Abdelkader de faire des progrès et ruiner quelques unes des tribus les plus hostiles ou les plus félonnes; »

Razzias et enfumades

Six jours plus tard, le 24 janvier, il écrit au même général pour lui demander d’affamer les populations : « J’espère qu’après votre heureuse razzia, le temps, quoique souvent mauvais, vous aura permis de pousser en avant et de tomber sur ces populations que vous avez si souvent mises en fuite et que vous finirez par détruire, sinon par la force du moins par la famine et les autres misères. »

À Lire France-Algérie : pourquoi Macron tarde à nommer les historiens sur la colonisation  

À ses lieutenants, Bugeaud expliquera encore mieux les moyens et les visées de cette entreprise d’extermination des populations algériennes. Il écrit ainsi : « Le but n’est pas de courir après les Arabes, ce qui est fort inutile, il est d’empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer […], de jouir de leurs champs […]. Allez tous les ans leur brûler leurs récoltes […] ou bien exterminez-les jusqu’au dernier. […] Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes […], fumez-les à outrance comme des renards. » Une technique d’ailleurs employée contre les Sbéhas en juin 1844, puis à Dahra en 1845, lorsque des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes seront enfumés dans des grottes.

Sa doctrine génocidaire, le général la réaffirmera lors d’un discours prononcé le 24 janvier 1845 devant la Chambre des députés : « J’entrerai dans vos montagnes, je brûlerai vos villages et vos moissons, je couperai vos arbres fruitiers, et alors ne vous en prenez qu’à vous seuls. »