Dossier

Cet article est issu du dossier «Burundi : retour sur scène»

Voir tout le sommaire
Politique

Burundi : l’armée en paix

D'ici à 2013, tous les bataillons seront formés au maintien de la paix. © Martina Bacigalupo/J.A

Longtemps outil de déstabilisation dominé par la minorité tutsie, l'armée burundaise, entièrement réformée, semble avoir enfin trouvé la paix. Et l'essaime par-delà les frontières.

Depuis l’indépendance, l’histoire de l’armée burundaise a été tourmentée, à l’image de celle du pays. De fait, les deux se confondent, au gré des putschs successifs, un militaire en chassant un autre à la tête de l’État.

Cela commence en novembre 1966 avec le capitaine Michel Micombero, qui renverse Ntare V pour mettre fin à la monarchie. Dix ans plus tard, en novembre 1976, c’est au tour du lieutenant-colonel Jean-Baptiste Bagaza de s’emparer du pouvoir. Enfin, en septembre 1987, le major Pierre Buyoya réussit lui aussi son coup d’État. Ces trois officiers qui se sont arrogé la magistrature suprême avaient pour point commun d’être tutsis, issus d’un même clan et de la même région de Bururi, dans le sud-ouest du pays. Armée ethnique ?

Instrument

« Au début, l’armée était majoritairement hutue », répond le général Godefroid Niyombare, l’actuel chef d’état-major de la Force de défense nationale, issu de la rébellion. « Ces coups d’État à répétition et, surtout, les massacres de 1972 qui ont abouti à l’élimination systématique des cadres militaires et administratifs hutus ont déstabilisé l’armée, la transformant en instrument d’oppression entre les mains d’un clan tutsi », poursuit-il. Dans l’affrontement permanent entre Hutus et Tutsis qui caractérise cette période, l’armée devient un rempart pour ces derniers. Vint ensuite l’ouverture démocratique, au début des années 1990, avec l’élection historique du Hutu Melchior Ndadaye, en juin 1993, puis son assassinat, en octobre, dans lequel l’armée était impliquée. Le pays sombra alors dans une longue guerre civile.

Au regard de cette histoire tourmentée, la réforme et l’intégration de l’armée ont été au centre des accords d’Arusha (Tanzanie) signés en août 2000. Il s’agissait de faire en sorte de réunir les ex-rebelles, essentiellement hutus, et les membres de l’armée régulière, à forte dominante tutsie, en composant une nouvelle armée qui soit constituée de 50 % d’hommes de chaque communauté.

Confiance

Un long processus dont se souvient le lieutenant général Germain Niyoyankana, ancien chef d’état-major. « S’il n’y avait eu que des difficultés, nous n’aurions pas réussi, confie-t-il. Le temps de la mise en application de la cessation des hostilités était très court, et chaque camp interprétait le moindre signe à sa façon. Mais quand l’équipe a pris le temps de se connaître, ce fut un grand atout. La confiance s’est installée au fur et à mesure, chaque combattant était astreint au respect de la hiérarchie, chacun d’entre nous disait qu’il travaillait pour l’intérêt national. Grâce à ce patriotisme, nous avons réalisé quelque chose d’unique. »

Pour la communauté internationale, cette réforme devait durer six ans, mais elle est allée très vite grâce à la mise en place d’un état-major intégré. Le choix s’est porté sur les extrêmes, à savoir les officiers les plus durs – « même ethniquement », souligne le général Niyombare – de l’armée régulière et de la rébellion. Comme les uns et les autres étaient connus et reconnus par les deux communautés, il leur était beaucoup plus facile de convaincre leurs comparses de s’investir dans le processus.

La première étape a consisté à former une unité chargée de la sécurité des institutions. « Cette intégration a été directe », rappelle le général-major Pontien Gaciyubwenge, ministre de la Défense, ancien de l’ex-armée régulière. « Les hommes ont été rassemblés et se sont entraînés ensemble, ajoute-t-il. Nous avons la chance de parler la même langue et il n’y a jamais eu de blocage. Et puis, le Burundi étant tellement petit, tout le monde se connaît ; nous nous rencontrions et échangions comme de vieux camarades. »

Professionalisation

Aujourd’hui composée de quelque 25 000 hommes, la Force de défense nationale semble avoir atteint ses objectifs. À en croire ceux qui la dirigent, la nouvelle armée est apolitique. L’heure est à l’intégration en profondeur, qui passe par la professionnalisation « pour parler le même langage et arriver à des équilibres », explique le ministre de la Défense. Le mode de recrutement actuel, 170 jeunes par province à la fin de leurs humanités, « est destiné à rendre toute exclusion impossible », insiste le général Gaciyubwenge. Par ailleurs, un certain nombre de militaires, tout en restant sous les drapeaux, se spécialisent dans la production agricole et l’artisanat.

D’ici à 2013, tous les bataillons seront formés aux opérations de maintien de la paix. « Nous avons besoin d’une armée exemplaire, qui soit capable de jouer un rôle dans le maintien de la paix à travers le monde, dans le cadre de l’Union africaine et de l’ONU, et de comprendre la géopolitique », souligne le général Niyombare. C’est pourquoi le pays participe, depuis sa création en 2007, à la Mission de l’Union africaine en Somalie (Amisom), avec une rotation de ses soldats tous les six mois et un contingent porté désormais à plus de 5 000 hommes. La Force de défense nationale compte former d’autres bataillons, pour passer de 18 actuellement à 23, afin de renforcer ses compétences et effectifs dans les missions extérieures.

 

Pontien Gaciyubwenge, Ministre de la Défense

Lorsqu’on franchit le seuil de son bureau, on a l’impression d’entrer dans un musée militaire miniature.

Médailles et décorations diverses, fanions du Burundi et de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) tapissant les murs, modèle réduit d’un char de combat sur une table basse, minuscule tank fait de cartouches, mais aussi versets de la Bible…

Né en 1956 à Mwaro (Centre), Pontien Gaciyubwenge est un officier issu de l’ancienne armée burundaise. Il a été formé à l’Institut supérieur des cadres militaires de Bujumbura (1977-1982) et aux États-Unis (infanterie, opérations spéciales, renseignement…). Tour à tour commandant de bataillon, de groupement, de région militaire, directeur général de la planification et des études au ministère de la Défense et, depuis 2010, ministre de la Défense, Pontien Gaciyubwenge a contribué à la naissance de la nouvelle armée burundaise aux côtés des ex-rebelles. Marié, père de quatre enfants, adepte de la marche et de la gymnastique, le svelte général ne boit ni ne fume. Il se dit « très confiant en l’avenir du Burundi, car nous avons maintenant une vision nationale ». 

Godefroid Niyombare, Chef d’État-major général de l’arméeIl a 26 ans lorsqu’il rejoint la rébellion. En douze ans de maquis, il sera capturé cinq fois par l’armée régulière. Chaque fois, ses ennemis le relâcheront. Tous sont d’anciens élèves de sa mère, institutrice, ou d’anciens camarades.

Né en 1969 à Bujumbura, Godefroid Niyombare est un enfant du quartier Kamenge. Son père, notable hutu, est tué lors des événements de 1972. Très jeune, il adhère au Parti pour la libération du peuple hutu (Palipehutu) et, en 1991, à la fin de ses études secondaires chez les jésuites, il devient opérateur à l’Office national des télécommunications. Nommé commandant de région par les forces rebelles, qu’il a ralliées en 1995, il apparaît souvent en costume, toque de léopard sur la tête, canne à la main. On le surnomme alors « Mobutu ».

La guerre finie, Niyombare fait partie des tout premiers éléments de l’armée intégrée. Père de famille, casanier, très croyant, il cultive le respect du bien public et l’esprit d’unité. Il sera nommé chef d’état-major général de l’armée en 2009. Une première pour un Hutu.

 

Déjà 250 000 inscrits !
NEWSLETTER

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte