Politique

Burkina Faso : une liberté de la presse non sans ambiguïté

Après des menaces contre des journalistes, la junte burkinabè d’Ibrahim Traoré et ses soutiens soufflent respectivement le froid et le chaud.

Mis à jour le 7 décembre 2022 à 16:09
Damien Glez

Par Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

Le gouvernement a condamné les appels à la violence dont un journaliste, critique du gouvernement, a été la cible. © Damien Glez

« Si je devais être un mort de plus, alors qu’il en soit ainsi. » Dans un Burkina Faso qui s’essaie à une outrance verbale aux accents maliens, Newton Ahmed Barry emploie, lui, des mots lourds d’expérience. En décembre 1998, après l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, le confrère reprenait, avec d’autres, le flambeau de l’hebdomadaire L’indépendant, voué à l’extinction. Poil à gratter plus ou moins corrosif des différents régimes qui se succéderont, voilà Barry la cible récente d’appels « à la violence physique, au saccage des biens, jusqu’au meurtre » que le gouvernement s’est empressé de « condamner fermement et sans ambiguïté ».

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Culte de la personnalité

Sur les réseaux sociaux, les indélicats justifient pourtant leurs outrances par une adhésion inconditionnelle à la transition dirigée par un Ibrahim « IB » Traoré sujet d’un culte certain de la personnalité. Le « crime » de Newton Ahmed Barry ? Avoir dénoncé la violation de la loi que constitue la récente suspension de Radio France Internationale (RFI), interruption qui ne pouvait être légalement prononcée que par le Conseil supérieur de la Communication (CSC), organe de régulation des médias à qui le pays doit en partie son bon classement en matière de liberté de la presse.

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Condamnation gouvernementale « sans ambiguïté » ? C’est justement un certain flou qui entoure l’action de la junte actuelle, sankariste dans la posture, certes, mais pas au point d’assumer l’état d’exception mis en place par le révolutionnaire des années 1980. Si la Constitution, la justice et la liberté de presse sont les trois mamelles de la République, que dire du double régime propulsé par le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration, un MPSR qui aime à dire qu’il a, par deux fois, rétabli la quatrième des Républiques burkinabè ?

République ou état d’exception ?

Lors de l’investiture du lieutenant-colonel Damiba, puis de celle du capitaine Traoré, les circonvolutions rhétoriques du Conseil constitutionnel n’ont pas convaincu. Pendant le séjour de Blaise Compaoré au Faso, sous le MPSR 1, la justice et les forces de l’ordre n’ont pas pu exécuter la sentence contre l’ancien président. Et voilà que c’est la liberté de la presse qui est mise à mal, cette fois par le « MPSR 2 ».

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République ou état d’exception ? La fin de semaine enseignera si les manifestations organisées par le Collectif des leaders panafricains (CLP) et la Fédération des mouvements panafricains du Burkina Faso (FMPBF) –notamment contre les « médias impérialistes déstabilisateurs mensongers » – ont été validées par les autorités, encadrées par les forces de l’ordre et couvertes médiatiquement en toute sérénité.

À sa nomination, l’actuel Premier ministre Appolinaire Kyelem de Tembela suggérait aux batteurs de bitume d’engager leur énergie « au front ». Mais si l’on en croit Newton Ahmed Barry, qui constate qu’il « est interdit de critiquer IB et de contester ses décisions », il semble bien y avoir un front dans le front.