Société

Racisme : la France doit ouvrir un débat sur les statistiques ethniques

Véritable épouvantail pour les autorités françaises, la catégorisation des citoyens reste interdite dans l’Hexagone. Pourtant, utilisée intelligemment, elle pourrait être la première étape d’une lutte plus fructueuse contre les discriminations.

Mis à jour le 14 décembre 2022 à 10:36
Léonard Cortana

Par Léonard Cortana

Doctorant en cinéma à la New York University et chercheur au Berkman Klein Center de Harvard.

En France, en 2017, le rapport sur les contrôles au faciès met au jour « l’écart considérable entre la population jeune perçue comme noire, arabe ou maghrébine et le reste de la société ». © ADOBESTOCK

Beaucoup parlent d’un moment historique, d’autres attendent des résultats concrets pour célébrer cet événement comme tel. Le premier Forum permanent des personnes d’ascendance africaine a eu lieu du 5 au 8 décembre 2022 au Palais des Nations unies à Genève, deux ans avant la fin de la décennie internationale qui leur est consacrée (2015-2024).

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Deux ans après la vague de protestations qui a suivi l’assassinat de George Floyd, la lutte contre les discriminations raciales et la demande d’une justice de réparation pour réduire les écarts de richesse en défaveur des afrodescendants restent au centre des débats. Afin que les discussions n’aboutissent pas qu’à de belles promesses couchées sur papier, le forum se tiendra tous les ans, en alternance entre les sièges des Nations unies à New York et à Genève, afin d’évaluer tant les réalisations que le chemin qui reste à parcourir.

Catégorisation criminelle ?

Une recommandation a semblé faire l’unanimité, au vu des applaudissements qu’elle a provoqués : l’élaboration de statistiques ethniques afin de mieux mesurer les disparités dans l’accès aux droits. Elles pourraient contribuer à lutter contre le déni de certains États qui ne mesurent pas l’ampleur des effets du racisme dans nos sociétés. L’emploi, l’éducation, le logement et les rapports avec les forces de l’ordre sont parmi les domaines où ils se matérialisent le plus.

La détermination à combattre le « wokisme » a dévié les débats des vrais enjeux autour de la lutte contre le racisme.

De nombreux pays, dont la France, ont un rapport complexe à la collecte de ces données, qui ne sont pas interdites mais sont très largement contrôlées. Les statistiques ethniques renvoient aux souvenirs de la Seconde guerre mondiale – que l’on aimerait oublier – et de leur utilisation pour institutionnaliser les crimes perpétrés contre les communautés juives et roms. Cependant, en 2018, en votant à l’unanimité le retrait du mot « race » de la Constitution, les parlementaires français estimaient que, bien qu’employé dans le contexte de l’après-guerre, le terme était aujourd’hui désuet.

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Si la nation française n’a plus besoin de se référer à la « race » parce qu’elle serait passée à une étape qui enterre ces antécédents de catégorisation criminelle, ne pourrait-elle pas envisager une utilisation sereine des statistiques ethniques orientées vers la seule évaluation des politiques publiques de lutte contre les discriminations ?

Pratique normalisée

Nombre d’organisations non gouvernementales expliquent avoir déjà eu recours aux statistiques ethniques. Elles mettent également en avant leur apport et leur légitimité lorsqu’il faut assister les populations et mobiliser les médias ainsi que l’opinion publique. Selon ces ONG, il serait plus facile d’échanger avec les médias quand elles produisent ce type de données.

Pourquoi a-t-on besoin d’une méthode rationnelle pour développer plus d’empathie et un sentiment d’urgence chez les politiques ?

En France, en 2017, le rapport du défenseur des droits humains Jacques Toubon avait fait référence à des statistiques ethniques sur les contrôles au faciès. Quand 84 % des personnes interrogées déclaraient n’avoir jamais été contrôlées par les forces de l’ordre au cours des cinq dernières année, 80 % des jeunes hommes perçus comme noirs, arabes ou maghrébins rapportaient avoir été contrôlés au moins une fois.

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L’écart considérable entre la population jeune perçue comme noire, arabe ou maghrébine et le reste de la société souligne l’importance de mettre en relief les facteurs ethniques, de genre et d’âge pour comprendre cette discrimination. Ces données statistiques permettent de complexifier une pratique trop souvent normalisée et avait relancé les débats dans les médias sur le rapport des forces de l’ordre avec les populations.

« Wokisme »

Dans le contexte français, la lutte contre le « wokisme » – soupçonné de mettre à mal l’universalisme républicain en produisant des textes sur les questions de post-colonialisme et d’inégalité de genre – a occupé la Une des médias pendant l’élection présidentielle de 2022. Relayée dans tous les partis politiques, la détermination à combattre le wokisme a dévié les débats des vrais enjeux autour de la lutte contre le racisme et des moyens à mettre en œuvre.

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Beaucoup contestent le bien-fondé de ces statistiques, mettant en avant, en revanche, le risque de repli communautaire et d’identification forcée. Peu semblent avoir confiance qu’au sortir de la pandémie, une partie de la société française, qui était sortie dans les rues pour suivre le mouvement global des Black Lives Matter, aurait envie d’essayer d’adapter au contexte national des modèles plus largement amplifiés dans d’autres contextes et qui conscientiseraient le monde politique sur les enjeux et les actions à mener.

Dialogue sociétal urgent

La question des statistiques ethniques, qu’elles soient mises en place ou pas, nécessite l’ouverture d’un dialogue sociétal dans lequel les personnes discriminées ne seraient pas invisibilisées dans les débats et les espaces médiatiques. Au lieu de clamer un idéal d’universalisme abstrait, qui manque de mesures concrètes pour s’adapter aux enjeux du XXIe siècle, le débat sur la collecte de ces données invite à nous poser les questions suivantes : pourquoi a-t-on besoin d’une méthode rationnelle comme des statistiques pour développer plus d’empathie et un sentiment d’urgence chez les politiques pour agir de manière plus effective ?

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Pourquoi les médias sont-ils plus friands de montrer des statistiques plutôt que d’inviter sur leurs plateaux des personnes afrodescendantes qui pourraient partager leur expérience et expertise ? En recommandant de faire de la mise en place des statistiques ethniques une priorité, le forum invite à ouvrir un débat de société urgent sur l’inégal accès aux droits. Alors affrontons-le et, surtout, ne le cantonnons pas aux bancs des assemblées.