Culture

Arts : Islam en Seine

Après neuf années de travaux, le musée du Louvre à Paris, le plus visité au monde, ouvre un département consacré aux arts d’une civilisation ouverte sur les autres. Visite guidée.

Mis à jour le 9 octobre 2012 à 17:29

Le nouveau département des arts de l’Islam du Louvre a été inauguré le 18 septembre. © Musée du Louvre/Hugues Dubois

Sous les façades classiques de la cour Visconti, une dame voilée tend l’objectif de son iPhone vers la dune de verre et de métal doré qui coiffe le nouveau département des arts de l’Islam du Louvre, le musée le plus visité au monde. Une musulmane qui semble si fière de l’écrin où la République française a enchâssé les chefs-d’oeuvre de ses collections arabes, turques, persanes et indiennes, illustrations de la splendeur des cultures de l’Islam. À deux pas, entraînant sa belle sous le drap d’or, un jeune homme ironise : « Elle arrive au bon moment cette inauguration ! »

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Mausolées détruits à Tombouctou, expositions saccagées en Tunisie, colère sans frontières provoquée par des représentations blasphématoires du Prophète : art et islam semblent ces jours-ci s’entendre comme l’eau et le feu. À rebours de cet iconoclasme surmédiatisé, c’est toute la délicate créativité des civilisations nées sous le signe d’Allah qu’illustre ce sanctuaire. « Dans cette profusion d’oeuvres […], on comprend que les meilleures armes pour lutter contre le fanatisme qui se réclame de l’islam se trouvent dans l’islam lui-même », déclarait le président François Hollande, venu le 18 septembre inaugurer le nouvel espace.

Chimères

La création du huitième département du Grand Louvre a été décidée par Jacques Chirac en 2003, et Nicolas Sarkozy en a posé la première pierre cinq ans plus tard. Il aura ainsi fallu trois présidents, près de 100 millions d’euros d’investissements et neuf années de travaux pour que soit enfin révélée au public une des plus belles collections au monde. Pourtant, sa généalogie remonte aux temps très anciens. Délicatement ciselée dans un cristal de roche limpide, l’aiguière créée vers l’an 1000 par un artiste du Caire et offerte en 1152 à l’abbaye royale de Saint-Denis n’en est peut-être pas la première pièce.

Et c’est là une caractéristique remarquable de cet ensemble dont nombre d’oeuvres ont traversé les siècles dans les trésors des rois et des abbayes, comme le fameux baptistère dit de Saint Louis, splendide bassin de cuivre du XIVe siècle dans lequel étaient baptisés les enfants de la famille royale de France. Ces objets chargés d’Histoire rappellent ainsi combien étaient développés les échanges entre les mondes chrétien et musulman, quand Charlemagne envoyait la première mission diplomatique française auprès du calife de Bagdad ou quand François Ier faisait alliance avec Soliman le Magnifique.

Ce nouveau département, c’est : 

Un budget de 98,5 millions d’euros, financé à 57 % par mécénat

3 000 oeuvres présentées sur 2 800 m²

Les réserves comprennent 15 000 pièces appartenant au Louvre et 3 400 du musée des Arts décoratifs

8 888 000 personnes ont visité le Louvre en 2011

Pour abriter ces merveilles, les architectes ont dessiné les nouveaux espaces comme un grand reliquaire creusé dans la cour Visconti. Au rez-de-chaussée, les oeuvres des premiers siècles omeyyades et abbassides sont baignées dans un jour tamisé par la résille d’acier du toit. Au sous-sol, de grandes salles en béton noir retracent dans une succession de vitrines l’histoire des empires et des peuples qui ont fait les civilisations islamiques du XIe au XIXe siècle.

Suivons un instant dans les méandres de cette caverne d’Ali Baba Alastair Northedge, professeur d’art et d’archéologie de l’Islam à la Sorbonne. À l’entrée, de grandes mosaïques murales aux décors de palais, de cités, de végétaux et de cours d’eau happent le regard. Il s’agit en fait de relevés faits par les archéologues français dans la Grande Mosquée omeyyade de Damas, l’un des plus vieux monuments de l’Islam. « Ces oeuvres, explique le professeur, ont été faites par des chrétiens car il y avait très peu d’artisans musulmans et aucune tradition artistique islamique en 700. Ils ont exécuté les motifs qu’ils avaient l’habitude de dessiner mais en éliminant les êtres animés, que l’islam interdit de montrer. » Les canons islamiques défendent en effet de figurer le vivant, mais ce principe n’était pas un dogme, et la plupart des objets exposés, profanes, sont peuplés de personnages, d’animaux et de chimères.

« La règle proscrivait ces représentations dans les enceintes religieuses et les espaces publics des palais, mais les artistes prenaient des libertés dans les appartements privés », poursuit Northedge, dont l’attention se porte à présent sur des fragments de bas-reliefs exhumés sur le site d’une capitale abbasside d’Irak, Samarra. Ils auraient orné un palais califal, le Jawsaq al-Khaqani, l’occasion pour le professeur d’illustrer le concert des civilisations : « "Jawsaq" est en fait le même mot que le français "kiosque" : il vient du persan "koushk", qui a donné en arabe "jawsaq" ou "gawsaq", et "keushk" en turc. Le mot, qui veut dire "résidence fortifiée", est devenu "chiosco" en Italie et enfin "kiosque" en France : en voyageant, le monument a rétréci ! »

Princes arabes

À proximité, un panneau de bois sculpté de profonds motifs stylisés : « Ce vantail de porte est aussi censé provenir de Samarra, mais on ne peut en être certain. Il a été trouvé à Tikrit, à une cinquantaine de kilomètres de là, intégré à un cercueil. Le bois de teck était importé d’Inde par les fleuves de Mésopotamie. » Dans la vitrine adjacente, un autre fragment de bois ouvragé que l’on croirait de la même main : « Ce panneau est égyptien : les styles sont très similaires car le gouverneur d’Égypte était né à Samarra et il a ramené le style d’Irak sur les bords du Nil. »

La visite se poursuit dans les profondeurs de la cour Visconti par l’exploration des sultanats et empires turc iranien et moghol. Devant un gobelet orné de sphinx, l’expert rappelle : « Au Xe siècle, l’Iran redevient autonome, l’histoire perse est glorifiée, et on constate un retour des thèmes picturaux préislamiques. Se développe alors un genre littéraire qui dénigrait les Arabes, vus comme des barbares… Aujourd’hui, une partie de l’élite iranienne n’apprécie toujours pas l’idée que son pays ait été conquis par les Arabes ! »

Au fil des vitrines, les peuples se succèdent, les dynasties triomphent et s’évanouissent. Une voix semble surgir du sol. En turc, un poème adressé à Soliman le Magnifique rappelle au visiteur la vanité des empires : « Ô toi, enchaîné au piège de la gloire et du renom / Jusqu’à quand cette agitation ? » Reconnaissant, au terme du parcours, la beauté exceptionnelle de la collection, Northedge regrette que sa présentation, dans un cadre neutre et sobre, ne contextualise pas assez les objets. Et il s’interroge : « Ce très beau département semble hélas s’adresser davantage aux princes arabes qui l’ont financé qu’aux musulmans de France. C’est pourtant fondamental, car beaucoup d’entre eux ne considèrent de la civilisation islamique que l’époque actuelle et celle du Prophète. »