Politique

Algérie : avec Abdelkader Khomri, la manne publicitaire de l’État sous Bouteflika devant la justice

L’ancien ministre a été inculpé le 28 novembre dans le cadre d’une enquête sur de possibles malversations lorsqu’il dirigeait l’Agence nationale d’édition et de publicité. Au-delà de son cas personnel, c’est tout le système d’attribution de fonds publics à la presse écrite sous l’ère Bouteflika qui intéresse la justice.

Mis à jour le 2 décembre 2022 à 09:35

Abdelkader Khomri. © DR

C’est un secteur qui a permis pendant vingt ans à des patrons de presse et à d’autres responsables d’amasser des fortunes colossales sans que les juges puissent s’y intéresser. C’est désormais chose faite. La justice a en effet décidé d’ouvrir une enquête sur la gestion de l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep) au cours du premier mandat du président Bouteflika.

L’ancien ministre et ex-ambassadeur Abdelkader Khomri, PDG de l’Anep entre juillet 1999 et septembre 2004, a été placé sous contrôle judiciaire, avec confiscation de son passeport, dans le cadre d’une enquête sur des contrats et des passations de marchés au cours de cette période.

L’enquête concerne également la gestion du ministère de la Jeunesse et des Sports que Khomri a dirigé entre mai 2014 et juillet 2015.

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En garde à vue depuis le lundi 21 novembre, Khomri a été présenté lundi 28 novembre devant un juge d’instruction, qui l’a inculpé pour malversations présumées, passations de marchés non conformes à la réglementation et abus de confiance. Deux anciens cadres du ministère de la Jeunesse et des Sports ont été placés en détention préventive.

Proche de Saïd Bouteflika

Éditeur, romancier et journaliste, Lazhari Labter a également été entendu en sa qualité de directeur des Éditions Anep entre 2000 et 2005. L’enquête sur le volet édition concerne les titres édités par l’agence, le choix des titres, les invendus, ainsi que les titres non publiés par l’Anep après 2005, date à laquelle Lazhari Labter a quitté ses fonctions. Ce dernier a été placé sous contrôle judiciaire.

Proche de Saïd Bouteflika, l’ancien puissant conseiller à la présidence qui croupit aujourd’hui en prison, Abdelkader Khomri, 70 ans, s’est retiré de la vie politique après son limogeage du ministère de la Jeunesse et des Sports en mai 2015. Il rejoint la bonne vingtaine de ministres et Premiers ministres du régime de Bouteflika poursuivis ou condamnés dans des affaires de corruption et d’abus de fonctions.

La question est maintenant de savoir si la justice va s’arrêter à la seule période qui concerne Khomri ou si elle va étendre ses enquêtes à tous les autres responsables qui se sont succédé à la tête de l’Anep jusqu’à la chute du clan Bouteflika, en avril 2019. En 2020, la gendarmerie et l’Inspection générale des Finances (IGF) avaient entamé des investigations sur la gestion de l’Anep, sans que ces enquêtes donnent lieu à des inculpations.

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L’enjeu n’est pas mince : au cours des deux dernières décennies, cette agence, qui a le monopole sur les budgets publicitaires des entreprises publiques et de l’administration, était une véritable poule aux œufs d’or pour certains patrons de presse, pour les agences de communication et pour des responsables civils – et même militaires dans la mesure où l’agence était également sous la coupe des services de renseignements. Des sommes faramineuses ont été distribuées à des directeurs de journaux pour prix de leur loyauté et de leur allégeance au pouvoir.

À l’inverse, les titres dont la ligne éditoriale était critique ou hostile au clan présidentiel étaient privés de la publicité de l’État. Entre 2016 et 2020, l’Anep a dépensé 40 milliards de dinars (environ 1,1 milliard d’euros) en frais de publicité au profit de la presse écrite-papier. Ce qui donne une idée des fortunes que certains ont pu accumuler au cours de ces deux décennies.

L’Anep, un nid de corruption

Nommé en avril 2020 à la tête de l’Anep, Larbi Ounoughi a dressé un sombre tableau de la gestion de cet organisme qu’il a qualifié de nid de corruption, de vache à traire ou de repaire de la « Issaba » (le vocable utilisé pour qualifier l’ancien clan présidentiel, assimilé à une bande mafieuse). Ancien patron de presse, Ounoughi avait révélé l’étendue de la gabegie qui régnait dans cette entreprise qui était – et reste encore – sous le contrôle de la présidence.

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Publicités des institutions publiques détournées ou octroyées par complaisance, par clientélisme ou à des fins d’enrichissement personnel, détournements de fonds… Les pratiques frauduleuses étaient telles que Larbi Ounoughi disait plaindre les gendarmes qui enquêtent sur ces dossiers. Ayant décidé de s’attaquer de front à ceux qui se servent de l’agence pour s’enrichir, lui-même a été limogé de son poste six mois après son arrivée à l’Anep.