Politique

Tunisie – Ridha Raddaoui : « 12 072 Tunisiens sont partis en Syrie avec la complicité d’Ennahdha »

Rached Ghannouchi a été entendu une nouvelle fois par la justice à propos du rôle présumé de son parti, Ennahdha, dans le départ de Tunisiens pour le jihad. Me Ridha Raddaoui, vice-président du Centre tunisien de recherches et d’études sur le terrorisme, fait le point sur l’enquête.

Mis à jour le 29 novembre 2022 à 14:04

Ridha Raddaoui. © Ons Abid

Lundi 28 novembre, le chef du parti islamiste tunisien Ennahdha, Rached Ghannouchi, a de nouveau comparu devant un juge d’instruction du pôle antiterroriste en lien avec l’envoi présumé de jihadistes en Syrie et en Irak.

Son mouvement est soupçonné, dans les années qui ont suivi la chute de Zine el-Abidine Ben Ali en 2011, d’avoir facilité le départ de milliers de jeunes Tunisiens désireux de rejoindre l’organisation État islamique en Syrie ou en Irak. De leur côté, les dirigeants d’Ennahdha dénoncent des allégations « fabriquées » et accusent le pouvoir de chercher à détourner l’opinion publique des « préoccupations économiques et sociales, et de la dégradation des conditions de vie ».

Ressorti libre de son audition, Rached Ghannouchi est loin d’en avoir fini avec la justice. Son nom est en effet cité dans trois autres affaires en cours : l’organisation secrète d’Ennahdha, un possible blanchiment d’argent en lien avec le Qatar et l’affaire Stalingo, dans laquelle le chef de parti et sa fille sont accusés de financement d’associations de malfaiteurs et, là aussi, de blanchiment d’argent.

1 200 pages, 820 prévenus

Me Ridha Raddaoui, l’avocat principal du Comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, assassinés en 2013, affirme avoir eu accès au dossier sur l’envoi des jeunes Tunisiens en Syrie. Le 24 novembre, il était à Genève où se tenait une conférence internationale sur le sujet. Il revient pour Jeune Afrique sur les mécanismes et financements de ce système, qui a fait de la Tunisie le principal pourvoyeur de jihadistes dans le monde. Selon lui, ce système s’inscrit dans un projet plus large de prise de contrôle par les Frères musulmans des pays arabes.

Jeune Afrique : Vous affirmez avoir eu accès au dossier sur l’envoi de jeunes Tunisiens en Syrie. Pourtant, Samir Dilou, l’avocat de Rached Ghannouchi et d’Ali Larayedh, déclarait le 22 septembre qu’il était vide…

Ridha Raddaoui : Samir Dilou, qui était ministre de la Justice transitionnelle sous le gouvernement Ennahdha, affirme que le dossier est vide, mais cela n’est pas vrai. En tant qu’avocat du comité de défense de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, j’ai eu accès à tout le dossier.

Celui-ci contient des PV, des rapports de police, des comptes-rendus d’auditions devant le juge d’instruction, de témoignages et de confrontations entre les prévenus. En droit tunisien, lorsqu’une affaire est devant un juge d’instruction, il est interdit d’en parler, mais les avocats des accusés en profitent pour dire que le dossier est vide. C’est pour cela que j’ai décidé d’en parler.

Actuellement, ce dossier fait plus de 1 200 pages. Il y a plus d’un millier de personnes citées et 820 prévenus. C’est la plus grande affaire judiciaire de l’histoire de la Tunisie, et elle ne fait que commencer. Si Rached Ghannouchi a comparu libre et Ali Larayedh a été remis en liberté provisoire le 22 septembre, c’est parce que le juge n’avait pas eu le temps de lire tout le dossier et non parce qu’il n’avait rien retenu contre eux. Les auditions auront lieu en décembre, et ça risque de donner lieu à des arrestations.

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Qu’y a-t-il dans ce dossier ?

Dans les premières élections de l’après-révolution, [le parti islamiste] Ennahdha a obtenu la majorité relative et dirigé un gouvernement de troïka avec Moncef Marzouki et Mustapha Ben Jaafar. Il a obtenu les ministères régaliens de l’Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères. Le 7 février 2012, l’Union internationale des savants musulmans a annoncé l’ouverture du jihad en Syrie pour se débarrasser du mécréant Bachar al-Assad. 107 personnalités politiques et spirituelles issus des Frères musulmans et des jihadistes ont signé cette fatwa, parmi lesquels Rached Ghannouchi et Abdelmajid Najar.

Rupture diplomatique avec la Syrie

Le 24 février, le président tunisien Moncef Marzouki suit les dispositions de la fatwa et rompt les relations diplomatiques avec la Syrie. Cela a deux conséquences majeures : premièrement, la rupture des relations entre Interpol Tunisie et Interpol Syrie. La coopération sécuritaire est arrêtée. On n’a plus d’informations d’Interpol Syrie et on ne peut plus en envoyer. C’est une façon de dire que les Tunisiens qui vont commettre des crimes en Syrie ne seront pas inquiétés car personne n’aura d’informations. Deuxièmement, la rupture de la coopération judiciaire entre les deux pays. Les tribunaux tunisiens ne peuvent pas donner d’informations au système judiciaire syrien et quand les jeunes reviennent, la justice tunisienne n’a pas d’information fiable pour les confronter.

Ensuite, il y a eu l’arrivée de cheikhs et savants jihadistes en Tunisie. Ils étaient partout, et Ghannouchi avait ordonné aux jeunes jihadistes de patienter car les policiers et l’armée n’étaient pas encore acquis à la cause.

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Finalement est venu le temps de l’argent. Ils ont créé un maximum d’associations qui ont reçu des fonds d’associations salafistes, pour la plupart basées au Qatar (mais aussi en Allemagne) et agissant en totale liberté et impunité là-bas, alors même qu’elles sont considérées comme terroristes par le Conseil de sécurité de l’ONU. Le Qatari Abderrahmane Naimi débarque en Tunisie, les poches pleines d’argent, pour financer ce projet transnational de faire gouverner les Frères musulmans via un très grand nombre d’associations.

Que sait-on de la façon dont était organisé le voyage des candidats au jihad ?

Moez Smiti, connu en Tunisie comme « l’émir du Cap Bon », qui s’était lié d’amitié avec Ghannouchi et Abou Iyadh, le chef d’Ansar el-Charia, a créé une agence de voyage à Hammamet, du nom de Rimes. Celle-ci se chargeait des billets et des préparatifs du voyage, et travaillait exclusivement sur la Turquie et l’Arabie saoudite.

Il finançait le voyage de jeunes Tunisiens avec de l’argent ramené dans des sacs poubelle. Les vols décollaient depuis le petit aéroport de Tina, près de Sfax. Ils étaient assurés par la société de transport Syphax, créée par Mohamed Frikha, qui a été élu sur les listes d’Ennahdha en 2014. Il est aujourd’hui en prison, tandis que « l’émir du Cap Bon » est en liberté provisoire. 12 072 Tunisiens sont partis en Syrie via la Turquie. Le nombre de vols vers la Turquie (aéroport de Sbiha) est de 149.

Quelle est la responsabilité de Ali Larayedh, qui était alors ministre de l’Intérieur ?

Tout ceci s’est produit sous son nez, donc il devait être au courant. Il était de mèche avec ce processus. Le 11 juillet 2013, la CIA a envoyé un courrier disant que Mohamed Brahmi allait être assassiné, mais le ministère de l’Intérieur a choisi de ne pas le protéger. Treize jours plus tard, il était éliminé. Le 29 octobre c’était au tour de Chokri Belaïd. Quant au supposé tueur, Kamel Gadhgadh, il a été tué le 3 février 2014 par les policiers.

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Le salafisme et le jihadisme ont-ils disparu en Tunisie aujourd’hui ?

Le recrutement a sûrement baissé par rapport à 2012-2014, mais on est confronté aujourd’hui à une vague de revenants. La plupart ne font pas l’objet d’enquêtes parce qu’Ennahdha avait préparé, dès le départ, la rupture des relations judiciaires. Les juges n’ont rien. Ce projet est dangereux parce qu’il n’est pas encore achevé.

Vidéos volées

Aujourd’hui, les groupes salafistes existent encore dans les montagnes de l’Ouest. Il n’y a plus de parti islamiste au pouvoir pour les soutenir, mais la justice est encore sous influence. Ennahdha n’a pas seulement participé à l’assassinat de Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, elle a continué à œuvrer via des magistrats jusqu’au mois d’octobre 2022.

Le 6 octobre, dans la salle d’audience sur l’assassinat de Mohamed Brahmi, le ministère de l’Intérieur déclare par courrier, ajouté au dossier, que certains documents ont disparu. Ces documents expliquaient comment l’assassinat de Brahmi avait pu être exécuté. Le 28 octobre, le procureur de la République nous a informés que 27 vidéos probantes avaient été volées. Pis : le ministre de l’Intérieur affirme avoir envoyé ces vidéos à la chambre de saisie du tribunal, qui déclare ne jamais les avoir reçues. Un nouveau dossier est ouvert à la suite de cette disparition.

Le contexte politique n’aide pas. Le président Kaïs Saïed a neutralisé Ennahdha et c’est très bien, mais la situation dans les tribunaux n’avance pas. Les documents ont été subtilisés au nez et à la barbe du ministre de l’Intérieur.

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Pourquoi être venu en parler à Genève ?

Parce que le dossier des assassinats politiques a pris une envergure inattendue pour nous. Nous avons donc décidé d’entamer une tournée internationale pour en parler. Ces assassinats s’inscrivent dans un projet régional et international lié aux Frères musulmans et à des politiques d’endoctrinement et d’envoi de jeunes Tunisiens en Syrie. Mais pour faire avancer ce projet, il fallait éliminer les opposants. Les assassinats de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi sont au cœur des révélations relatives au jihadisme en Syrie et au projet des Frères musulmans de faire tomber Tunis, Tripoli, Le Caire et Damas.